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Les fantômes du Trianon

Plan comparatifAoût 1901. Charlotte Anne Moberly, cinquante-cinq ans, Directrice du collège féminin St-Hugh's Hall, à l'université d'Oxford, se rend à Paris afin de rencontrer Eleanor Frances Jourdain. Mademoiselle Jourdain est une enseignante brillante et Charlotte Moberly espère bien la convaincre de la rejoindre à St-Hugh afin de la seconder dans ses fonctions.

Les Anglaises profitent de leur séjour dans la capitale pour admirer le domaine de Versailles. Après la visite du château, les deux femmes se rendent au Petit Trianon. Il est seize heures et, malgré la chaleur, les demoiselles ne sont pas fatiguées.
Elles suivent l'allée centrale en direction du canal, prennent à droite et parviennent à hauteur du Grand Trianon. Elles le dépassent et débouchent sur une large avenue verte et déserte. Miss Moberly remarque une femme qui secoue un linge à la fenêtre d'un bâtiment. Les Anglaises empruntent un sentier face à elles, puis tournent à droite derrière des bâtiments agricoles vides (logement des corps de gardes). Elles pensaient arriver devant Petit Trianon mais il n'en est rien.
Elles aperçoivent deux hommes, vêtus de longs manteaux gris-vert et de petits chapeaux tricornes. Ils ont des bêches à la main. Les Anglaises demandent leur chemin à ces jardiniers providentiels. Ils les encouragent à poursuivre tout droit. Ce qu'elles font.

Les indications recueillies tantôt ne leur servent à rien; Elles sont toujours perdues. Une tristesse et un abattement excessif s'emparent d'elles. C'est alors qu'Eleanor Jourdain voit une femme et une adolescente devant le cottage, à sa droite (à la place de la maison des jardiniers) L'enseignante n'y prête que peu d'attention.

 Les deux femmes arrivent à un croisement. Devant elles, un ruisseau et par delà le ruisseau, un kiosque circulaire, d'aspect chinois, qu'elles prennent pour le Temple de l'Amour. Un homme au visage laid et vérolé est assis sur les marches du pavillon. Il porte un vêtement sombre et un grand chapeau. En croisant le regard de l'inconnu, les Anglaises se glacent d'effroi.

 C'est alors qu'un bruit de pas se fait entendre tout près d'elles. Elles se retournent et voient un bel homme, aux yeux sombres et aux longs cheveux bruns et bouclés, surgir de derrière un rocher sur leur gauche. Il porte un chapeau aux bords larges et une cape noire. Son visage est rouge d'avoir trop couru. Il s'adresse aux deux femmes avec empressement. Miss Jourdain croit saisir «Il ne faut pas passer par là» et «Par ici, chercher la maison». L'homme leur montre une direction, à droite. Heureuses de s'éloigner du kiosque, elles franchissent un pont rustique au-dessous duquel ruisselle une petite chute d'eau.

Elles suivent une allée ombragée et débouchent près d'une maison carrée flanquée de deux terrasses, une au nord et l'autre à l'ouest. Les volets sont clos. Charlotte Anne Moberly aperçoit une femme, occupée à dessiner, sur la pelouse. L'inconnue tourne le dos à la maison. Ses vêtements sont simples mais démodés; Une robe, un fichu vert et un chapeau blanc. La dessinatrice leur jette un regard. Elle est blonde et «pas jeune». Rien d'effrayant et pourtant, l'Anglaise est mal à l'aise.

Les deux femmes montent quelques marches et atteignent la terrasse nord. Elles longent la maison en direction de la terrasse ouest. Un jeune domestique sort alors d'un bâtiment perpendiculaire à la maison, à l'extrémité sud-ouest de la terrasse. Les Anglaises s'excusent, pensant être sur une propriété privée. L'employé les informe qu'il faut entrer au Petit Trianon par la cour d'honneur. Le désappointement de ses interlocutrices le fait sourire. Il propose de les guider. Ainsi accompagnées, les Anglaises traversent les jardins français, remontent une allée à deux voies et rejoignent l'avenue principale. Elles réalisent qu'elles étaient toutes proches du Petit Trianon lorsqu'elles sont passées devant le Grand Trianon…
Elles entrent dans le Petit Trianon. Une noce s'y déroule. Elles suivent les invités. L'ambiance est à la fête. Le périple est terminé.

Les Anglaises regagnent Paris. Une semaine plus tard, Charlotte Anne Moberly écrit en Angleterre. Elle relate sa visite de Versailles. L'évocation des souvenirs fait rejaillir l'angoisse. Elle demande à sa jeune collègue si elle pense que le Petit Trianon est hanté. Eleanor Jourdain répond aussitôt par l'affirmative.

Les vacances prennent fin et Anne Moberly rentre en Angleterre. Eleanor Jourdain la rejoint en novembre. Réunies à Oxford, les deux femmes ressassent leur expérience. Trois mois se sont écoulés et déjà, leurs récits divergent. Seule Miss Jourdain a vu la femme et la jeune fille. Seule Miss Moberly a vu la dessinatrice. Elles décident de mettre leurs souvenirs par écrit, chacune de leur côté. Elles ignorent tout de l'histoire de France. Elles retracent leur aventure sincèrement et sans fioritures.

Miss Jourdain passe les fêtes de fin d'année à Paris. Le 02 janvier 1902, elle retourne à Versailles. Son but est d'identifier les bâtiments vus en août. Elle se rend au temple de l'Amour. Ce n'est pas le kiosque. Elle traverse un pont et aperçoit deux hommes qui remplissent une charrette. Elle s'égare dans les bois, s'affole, sent des présences autour elle, distingue même des voix. Elle entend une musique. Le son est faible et intermittent mais l'Anglaise, qui possède quelque culture musicale, identifie un orchestre de cordes et note douze mesures. La mélodie daterait de la fin du XVIIIe siècle. Elle demande son chemin à un jardinier et gagne, enfin, le hameau de la Reine. Les volets de la laiterie sont clos. Elle éprouve une sensation désagréable et ne s'attarde pas dans les lieux. En apercevant le belvédère, elle croit reconnaître le kiosque de sa première visite. Elle changera d'avis plus tard. Enfin, elle découvre que le Petit Trianon était un lieu cher à Marie-Antoinette. La Reine y hanterait encore les jardins et la laiterie; Raison pour laquelle les volets de cette bâtisse restent fermés. Miss Jourdain apprend également que le 05 octobre 1789, Marie-Antoinette fut alertée par un page de l'arrivée du peuple aux portes de Versailles. La Reine était alors à la grotte. Elle voulut regagner le château à pied mais le page s'y opposa et la pria d'aller «à la maison» (nom que la Reine donnait au Petit Trianon) ou une voiture viendrait la chercher. Il s'enfuit aussitôt chercher un véhicule. La scène ressemble à celle vécue en août par les demoiselles. Elles n'ont pas vu venir le jeune homme. En revanche, elles ont entendu un bruit de course juste avant son apparition. Un fantôme sonore?

En 1902 toujours, Arthur Sidgwick, un ami commun, suggère aux Anglaises d'envoyer leur récit à la «Society for Psychical Research». Elles suivent ce conseil mais les documents leur sont retournés, injustifiables d'une enquête.
Les 04 et 09 juillet 1904, Miss Moberly et Miss Jourdain retournent à Versailles. Elles cherchent, en vain, le pont rustique franchi en 1901. Elles découvrent que les costumes portés par les «jardiniers» sont identiques à ceux des gardes Suisses de la Reine. Gardes qui pouvaient également tenir des rôles de piqueurs et de garçons jardiniers de la chambre. La porte par laquelle elles ont vu sortir le domestique est la porte de la chapelle, depuis longtemps condamnée. Elles pensent reconnaître le Comte de Vaudreuil dans l'homme aperçu devant le kiosque. Vaudreuil était un créole, marqué de petite vérole, qui appartenait au cercle d'amis de la Reine. Il interpréta le Comte «Almaviva» dans la pièce controversée, «Le barbier de Séville», jouée à Trianon en 1784 et 1785. Son costume était alors constitué d'une cape noire et d'un grand chapeau espagnol. Le portrait de La Reine, exécuté par Wertmüller retient toute l'attention de Miss Moberly. Pas de doute, Marie-Antoinette est la dessinatrice aperçue en 1901! Riches de ces nouvelles informations, les Anglaises situent l'époque entrevue en 1789, juste après la prise la bastille. Bien des années plus tard, un plan signé Richard Mique est retrouvé. Ce document indique l'emplacement d'une fausse ruine du Temple de Baalbeck à la place du «kiosque». Sa construction daterait de 1785. Un environnement de rochers fut ajouté en 1788. Les Anglaises ne pouvaient pas connaître ce détail. Même les conservateurs du domaine de Versailles l'ignoraient à cette époque.

Eleanor Jourdain revisite Versailles en 1908. Elle veut faire des photos des lieux avant que les travaux en cours n'en changent l'aspect. Elle suit l'itinéraire parcouru en 1901, mais dans le sens inverse. À hauteur de la maison des gardes (lieu où elles ont croisé les jardiniers), Miss Jourdain ressent un malaise proche de sa première expérience. Elle éprouve la sensation d'évoluer dans un rêve, le paysage se modifie sous ses yeux, le découragement et la tristesse la gagnent. Mais le phénomène cesse lorsqu'elle atteint l'allée principale.
La même année, les Anglaises apprennent que les frères Bersy, garçons jardiniers de la chambre, étaient de garde à la porte des jardiniers le 05 octobre 1789, jour où le peuple gagna Versailles. Elles découvrent également qu'une construction formée de sept colonnes, de murs et d'un toit en dôme, fut placée par Mique au-dessus de la première grotte, en 1777. Un rocher se trouvait alors près de l'allée, entre la ruine et la deuxième source. Enfin, un almanach de 1783 mentionne «de Bretagne» comme page de l'écurie de la Reine.

Miss Moberly émet une hypothèse. Et si, au lieu de remonter le temps, elles avaient capté les sombres pensées de la Reine Marie-Antoinette? Pensées éparses que la souveraine, alors captive, aurait eu pour son cher Petit Trianon le 10 août 1792. Le 10 août, c'est le jour de leur vision mais c'est également l'anniversaire de la prise des Tuileries, de l'arrestation de la famille royale et, par conséquent, de la chute de la royauté. Cette théorie expliquerait la sensation d'angoisse et de tristesse ressentie par les Anglaises en 1901.

«An Adventure», le fruit de leurs recherches, sort le 24 janvier 1911. La reliure du livre est bleu de France, ornée d'une fleur de lys dorée. Sous les pseudonymes d'Elisabeth Morison et Frances Lamont, les protagonistes livrent le récit de leur visite. Devant le succès de l'ouvrage, de nouveaux tirages ont lieu en mars, avril et juillet de la même année. Onze mille exemplaires sont vendus en deux ans. «An Adventure» est réédité en 1913 et 1924. La presse spécialisée se fait écho de l'expérience. Des articles y sont consacrés dans "The Journal of Parapsychology", "The Journal of the American Society for Psychical Research", "The Journal for Psychical Research in London" et "Proceedings of the Society of Psychical Research in London".
Evidement, "An Adventure" rencontre aussi ses détracteurs. Mauvais accueil de la «Society for Psychical Research» et de la presse dite sérieuse qui accusent les demoiselles d'avoir modifié leurs témoignages afin de gagner en crédibilité. Erreurs historiques et environnementales sont mises en avant.
La quatrième édition de «An Adventure», sortie en 1931, relance les débats. La véritable identité des demoiselles est révélée. Anne Moberly et Eleanor Jourdain sont des figures reconnues du milieu éducatif féminin. Peut-on envisager meilleurs témoins? Eleanor Jourdain est décédée en 1924 mais Charlotte Anne Moberly est encore en vie. L'ouvrage est préfacé par Edith Olivier.

 Quelques textes et ouvrages consacrés aux "fantômes du Trianon":

- 1952: La "Revue de Paris" publie "Une promenade hors du temps" de Léon Rey. Le texte est repris par "Historia" en 1955 sous le titre "Le fantôme de Marie-Antoinette apparaît".
- 1954: Lucille Iremonger consacre une tranche d'émission aux fantômes du Trianon, sur les antennes de la B.B.C. Forte de son succès, elle enchaîne avec une enquête : "The ghosts of Versailles", publiée aux éditions "Faber and Faber" en 1957. La biographie des héroïnes et l'analyse de leurs travaux sont minutieuses mais le scepticisme transpire.
- 1958: Joan Evans, amie des demoiselles et gardienne de leur mémoire, publie "The Trianon adventure", recueil de plusieurs études du cas Trianon, destiné à redorer l'image des Anglaises.
- 1959: Publication des "Fantômes du Trianon", traduction française de "An adventure". Préfacé par Jean Cocteau et introduit par Robert Amadou, l'ouvrage livre une étude fort intéressante de Guy W. Lambert: Les Anglaises auraient remonté le temps jusqu'au début des années 1770, soit sous le règne de Louis XV et non sous celui de Louis XVI. Cette théorie est basée sur les descriptions des objets et sur l'itinéraire parcouru.
- 1962: Serge Hutin se penche sur le récit des deux demoiselles.
- 1966: René Alleau cite le cas dans «Le guide de Versailles mystérieux».
- 10 février 1968 : Le «Tribunal de l'impossible» consacre une émission à l'affaire. Le débat télévisé est suivi d'un film de Roger Kahane, dialogues de Francis Lacassin, intitulé «La dernière rose ou les Fantômes du Trianon».
- 1981: John Bruce réalise "Miss Morison's Ghosts".
- 1992: L'opéra de John Corigliano, "Ghosts of Versailles", reprend les faits en musique.
- Didier Audinot interroge les employés du domaine de Versailles. Plusieurs témoignent de phénomènes étranges.
- 2001: La médium, Yaguel Didier, entre en contact avec la Reine Marie-Antoinette. Elle partage ces entretiens dans son livre "mes conversations avec la Reine".
- Mireille Dumas consacre une émission sur "France 3" aux fantômes de Versailles.

Les protagonistes:

Comment s'intéresser aux visions des deux Anglaises sans s'interroger sur leurs identités? Une courte biographie s'impose:
Charlotte Anne Moberly: Dixième enfant de famille de quinze, elle est la septième fille d'un père qui, lui-même, était septième fils de sa famille. Coïncidence qui, selon la tradition écossaise, présage des dons de clairvoyance. Miss Moberly croit en l'existence de phénomènes paranormaux. Une semaine après la visite du Petit Trianon, c'est elle qui soumet l'idée de hantise à sa compagne. Elle évoque "l'acte de mémoire" (un individu accède à la mémoire d'un autre individu décédé) ou la "rétrocognition" (connaissance du passé acquise de manière paranormale) comme possibles explications de leurs visions. Ces termes attestent de ses connaissances en parapsychologie.
En 1911, année de publication de "An Adventure", Miss Moberly écrit, sous son vrai nom, "Dulce Domum". Elle y raconte ses souvenirs d'enfance et évoque les facultés parapsychiques de son entourage ainsi que des visions qu'elle aurait eues dans sa jeunesse. Le texte est publié en 1916. Miss Moberly est également l'auteur de "Five visions of the Revelation", "The faith of the prophets" et "On prayer for special occasions". Tous ces textes montrent son goût pour les expériences mystiques et visionnaires.
Miss Moberly décède en 1937. Au milieu des années quarante, Edith Olivier lui consacre le livre "Four Victorian Ladies of Wiltshire". Nous y apprenons que Miss Moberly a eu d'autres visions dont une de Cambridge au moyen-âge. Vision confirmée par des documents.

 
Elenanor Jourdain: Diplômée d'Oxford puis enseignante, elle fonde, à l'âge de trente, l'école Corran School à Watford. En 1904, elle publie une première thèse, "Le symbolisme dans la Divine Comédie de Dante", suivie d'autres études littéraires.
Amoureuse de la France, elle loue, dès l'été 1900, un pied à terre à Paris, au 270 boulevard Raspail. C'est dans cet appartement qu'elle passera trois semaines avec Charlotte Moberly en 1901. En 1915, elle succède à Miss Moberly à la tête de St Hugh's Hall. En 1924, une querelle avec un professeur la mène devant le conseil de l'université. Elle décède le 06 avril de la même année d'une thrombose coronaire. Avait-elle des réactions disproportionnées? Une sensibilité à fleur de peau? Elle a attendu que Miss Moberly lui parle de hantise avant de mettre un nom sur les événements du Trianon. Était-elle influençable?

 Les deux femmes sont anglicanes. Miss Moberly est fille d'évêque et Miss Jourdain, fille de pasteur. Elles ont grandi dans un milieu propice au mysticisme.

Témoignages controversés:

Les textes écrits par les Anglaises en novembre 1901, ont été déposés volontairement à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford pour servir de supports aux travaux des futurs chercheurs. Ce sont ces textes qui ont été examinés, et rejetés, par la "Society for Psychical Research" en 1902.
En 1906, les demoiselles déposent de nouveaux textes à la Bodléienne d'Oxford. Les originaux, que les Anglaises affirment avoir écrit en 1901, ont disparu. Les récits sont accompagnés de cartes et de descriptions détaillées des lieux, des objets, des personnages, des costumes et de la musique entendue. Cette deuxième version est plus travaillée que la précédente, mais elle est aussi plus controversée. En 1950, W.H. Salter, examine les récits des Anglaises et en déduit que des détails ont été ajoutés en 1906, soit cinq ans après les faits:
Dans le premier texte, déposé en 1901, les Anglaises n'indiquent pas les raisons de leur présence à Versailles. Dans le second texte, déposé en 1906, elles soulignent le fait qu'elles ne connaissaient rien à l'histoire de France. Elles n'avaient aucune idée de ce qu'elles allaient voir à Versailles et pensaient même que cette visite serait ennuyeuse.
Dans le premier texte, les Miss expriment leur intention de visiter le Petit Trianon. Dans la seconde version, elles prétendent ignorer alors l'existence de deux Trianon. Elles confondaient le Petit Trianon et le hameau de la Reine…
Dans le premier texte, Miss Moberly voit une femme secouer un linge sur le pas d'une porte. Plus tard, elle affirme avoir vu une femme secouer une nappe à la fenêtre d'un bâtiment.
Dans le texte de 1901, les Anglaises identifient leurs premiers interlocuteurs comme étant des jardiniers. Pas de doute puisqu'ils avaient une bêche à la main. Dans le second texte, elles ont cru parler à des jardiniers car il y avait une brouette à côté d'eux et l'objet qu'ils tenaient à la main ressemblait à une bêche pointue ou à un bâton. L'un paraissait plus âgé que l'autre. La volonté de coller avec l'image des Gardes Suisses semble évidente.
Dans le premier texte, Miss Jourdain voit une femme et une jeune fille sortir d'un bâtiment. L'adolescente tient un pot à la main. Dans le second texte, la femme et la fille se tiennent devant la porte du bâtiment. Leurs tenues sont insolites et démodées (foulards, robes longues, bonnet pour la jeune fille) La femme passe une cruche à l'enfant. Les deux personnes semblent figées, comme si elles "avaient pris la pose". Une scène banale dans la première version revêt un aspect étrange et irréel dans la deuxième.
Dans le premier texte, le kiosque est identifié comme étant le temple de l'Amour. Dans la seconde version, les Miss évoquent un bâtiment circulaire, d'aspect chinois, formé de quelques colonnes et couvert d'un toit. La construction ressemblait à un kiosque à musique. Ce changement d'avis s'explique facilement. En 1901, les Anglaises n'avaient pas vu le temple de l'Amour. Lorsque Miss Jourdain l'approche pour la première fois, en janvier 1902, elle prend conscience de son erreur et modifie son témoignage. Cette anecdote relance cependant le débat autour de l'authenticité du second texte, écrit, aux dires des Anglaises, en 1901.
Au moment des faits, Miss Moberly ne parle pas français. D'ailleurs, dans le premier texte, elle ne comprend pas les paroles de l'homme qui court. Miss Jourdain saisit qu'il faut aller à droite. Elle ne remarque aucun détail vestimentaire. Dans le second texte, toutes deux comprennent: "Il ne faut pas passer par là" et "Par ici, chercher la maison". Dans la première phrase, "faut" est prononcé "fout". Miss Jourdain affirme que l'homme portait des chaussures à boucles, accessoires à la mode en 1789.
Dans le premier texte, Miss Moberly voit une femme lire ou dessiner sur la pelouse. Dans le second texte, la femme tient une feuille à la main et elle la regarde. Sa tenue vestimentaire semble démodée
Certes, l'accumulation de détails dans la seconde version du récit des demoiselles est surprenante. Mais cela ne signifie pas que les textes soient volontairement erronés. En confrontant leurs expériences, elles s'influencent mutuellement. De plus, suite à leur aventure, les Anglaises se sont intéressées à l'histoire de France. Des souvenirs ont pu resurgir au fil de leurs recherches.

La piste "Robert de Montesquiou-Frezenac":

Avant d'aborder l'hypothèse d'une expérience paranormale, il est important d'explorer d'autres pistes. Personnages costumés et sensation d'irréalité peuvent aussi s'expliquer par la présence de comédiens dans les jardins de Versailles. Aucun spectacle n'était programmé en août 1901, mais nous savons qu'une fête, avec des groupes costumés, s'était déroulée dans le parc en juin 1901. Les groupes participants sont revenus le mois suivant, en juillet 1901, pour faire des photos. À priori, les événements sont sans rapport. N'empêche, c'est possibilité est plausible. D'autant qu'en 1965, une biographie du Comte Robert de Montesquiou-Frezenac, signée par Philippe Jullian, relance des débats.
En 1901, Montesquiou et son compagnon, l'Argentin Gabriel de Yturri, possédaient une maison adjacente au domaine de Versailles. Le conservateur, Pierre de Nolhac, leur avait remis une clef et Montesquiou, se sentant chez lui, organisait régulièrement des fêtes dans les jardins du Trianon. Il y conviait des poètes et artistes de son temps. Une photographie, reproduite par Jullian, montre Montesquiou et Yturri vêtus de longs manteaux et coiffés de chapeaux, comme les jardiniers croisés par les Anglaises (le tricorne en moins) Joan Evans, amie et ayant droit des demoiselles, trouva cette hypothèse satisfaisante et s'en accommoda.
Une question demeure cependant. Si des personnages costumés erraient autour du Trianon en août 1901, pourquoi seules les Anglaises les ont vu? Question vite balayée par deux remarques: Premièrement, les deux femmes étaient perdues. Elles ont pu franchir un périmètre interdit au public. Cela expliquerait pourquoi tous les personnages croisés leur indiquaient des directions. Un jeune homme à même couru jusqu'à elles pour leur demander de rejoindre la maison… Deuxièmement, "An adventure » est sorti en Angleterre dix ans après les faits. Peu de visiteurs présents à Versailles en 1901 se souvenaient précisément de cette journée en 1911.

La théorie de Lambert:

Guy W. Lambert rejoint les demoiselles sur la piste du paranormal et mène en ce sens une enquête sérieuse. Il découvre que le kiosque d'aspect chinois, décrit par les Anglaises, ressemble à un projet inabouti, datant de 1774, confié au jardinier-paysagiste Antoine Richard. Peu probable que les Anglaises aient capté, au cours de leur balade, les projets déçus d'un ancien jardinier. Cette découverte permet cependant une approche différente de l'affaire. Les Anglaises situaient leurs visions entre 1789 et 1792. Lambert, pour la première fois, émet l'hypothèse d'une période plus ancienne. Sa théorie se voit bientôt confirmée par d'autres détails:
Sous le règne de Louis XV, les jardiniers portaient des livrées vertes (C'est Louis XVI qui imposa aux domestiques de Versailles un uniforme rouge, blanc et bleu, avec un corps de vêtement rouge) Ces jardiniers étaient-ils Claude Richard, 65 ans, et son fils Antoine Richard, 35 ans ? Cette hypothèse expliquerait la différence d'âge notée par les Anglaises.
Miss Jourdain vit une maisonnette contre le mur de l'enclos des jardiniers. Une bâtisse existait à cet emplacement au début des années 1770.
Les demoiselles virent un homme surgir de derrière un rocher. Or, un rocher figure sur un plan de 1774. Son but était d'obstruer la vue et de modifier les perspectives. Le rocher a été installé en 1765 et enlevé vers 1776.
À la même période, un petit ruisseau circulait entre deux grottes. Il était franchi par un pont rustique, qui enjambait une chute d'eau miniature. Ce pont fut vraisemblablement supprimé après la création du pont du Rocher en 1780.
La construction du belvédère débuta en 1779 et s'acheva en 1781. L'édifice se dresse près du pont du Rocher, pourtant, les Anglaises ne l'ont pas vu pendant leur promenade.
Le Petit Trianon était dissimulé par une barrière d'arbres. Or, des arbres étaient plantés en ce lieu jadis. Ils furent enlevés entre 1775 et 1776, lors de la construction du jeu de Bague.

D'autres indices témoignent même d'une époque plus ancienne :
La route à doubles voies, aperçue en quittant le petit Trianon, existait mais a été fermée à la circulation en 1770 puis restreinte en 1773, lors de la construction de la chapelle.
En 1770 toujours, le Roi ordonne l'agrandissement de la cuisine du petit Trianon. Deux ans plus tard, débute la construction d'une chapelle, achevée en 1773, qui empiète en partie sur la cuisine agrandie. L'ancienne porte de la cuisine devient la porte de la chapelle. Les demoiselles ont vu sortir un domestique par la porte de la chapelle. Mais si les visions remontent à 1770, le domestique serait sorti par la porte de la cuisine, ce qui est plus logique et correspond mieux à sa tenue vestimentaire.
Il est peu probable que les Miss aient connu ces détails. Sinon, pourtant auraient-elles situé leur vison en 1789, date où ces éléments n'existaient plus? En parler ne pouvait que les discréditer. À moins qu'elles n'aient eu connaissance d'un plan de 1770 et aient pensé qu'il était encore d'actualité en 1789?
De plus, si la théorie de Lambert est intéressante d'un point de vue environnemental, elle comporte aussi des zones d'ombre:
Que l'époque entrevue par les demoiselles soit 1770, 1774, 1789 ou 1901, cela n'explique pas que les volets de la maison soient clos. Le Petit Trianon n'était pas abandonné. À aucune de ces périodes.
Les années 1770 à 1774 ne sont pas des années marquantes pour l'histoire de France. La Révolution était encore lointaine. À priori, les Anglaises n'avaient pas de raison de remonter aussi loin dans le temps.
Les personnages croisés et "identifiés" ne correspondent pas à l'époque envisagée par Lambert. En, 1770, Marie-Antoinette d'Autriche, quatorze ans, arrivait à la cour de France. Elle ne peut pas être la dessinatrice, "pas jeune", aperçue par Miss Moberly. De plus, en 1770, le Petit Trianon appartenait à Madame du Barry, favorite de Louis XV. Le Roi Louis XVI ne l'offrit à son épouse, Marie-Antoinette, qu'en 1774, lors de son avènement.
La présence du Comte de Vaudreuil ne s'explique pas. En 1770, il ne connaît pas Marie-Antoinette. Il ne l'approche que par l'intermédiaire de sa maîtresse, Madame de Polignac qui, elle-même, ne rencontre la Reine qu'en 1775. En 1789, sentant le vent tourner, Vaudreuil quitte la France. Il n'est plus à Versailles pendant la révolution. Encore moins en 1792.
Les personnages croisés par les Anglaises avaient les cheveux bruns. Or, en France, les perruques poudrées étaient de mise jusqu'en 1788. En 1770, il était inconcevable de croiser à Versailles des hommes sans postiches.

Remarques:

Les Anglaises ont visité les jardins de Versailles par un après-midi d'été. La chaleur, ajoutée au stress et à fatigue ont rendu les évènement plus intenses. De plus, le temps était lourd et propice aux orages magnétiques. Deux facteurs d'hallucination.
Les Anglaises ont, peut-être, capté la trace d'un passé (cf. L'article sur la mémoire des murs) La jeune Reine Marie-Antoinette, si loin de son Autriche natale, se réfugiait au Petit Trianon pour échapper à la Cour. Tristesse et mélancolie marquent ce lieu. Ce qui rend l'aventure des demoiselles originale, c'est qu'elles furent intégrées à l'époque entrevue. Elles communiquèrent avec les personnages comme s'il s'agissait de contemporains. Leur présence ne gênait pas leurs interlocuteurs. Leurs vêtements futuristes n'attiraient pas l'attention. Pourtant, au final, les Anglaises ne reçurent aucun message. Elles ne virent rien d'important. Il est rare qu'une vision aussi précise ne représente que si peu d'intérêt.
Revenons sur la première hypothèse de Lambert. Les demoiselles ont-elles vu le kiosque chinois dessiné par Antoine Richard ? Certes, ce projet n'a pas abouti dans l'histoire telle que nous la connaissons. Mais est-il envisageable que, dans un autre espace temps, ce kiosque ait existé? Les Anglaises auraient-elles traversé les portes induites du temps? Existe-il plusieurs présents simultanés? Einstein accordait crédit à cette théorie mais le concept est loin de faire l'unanimité scientifique.

D'autres témoignages:

Miss Jourdain eut vent des rumeurs de hantise autour du petit Trianon. Pas de trace cependant dans les archives. Toutefois, après le témoignage des Anglaises, d'autres cas furent signalés. Florilège des plus marquants:
John et Kate Crooke, ainsi que leur fils Stephen, des Américains qui vécurent à proximité de Versailles de 1907 à 1909, dirent avoir vu, à deux reprises, en juillet 1908, une dame assise, en train de dessiner, au grand Trianon. Elle portait une jupe couleur crème, un fichu blanc et un chapeau à larges bords (peut-être un personnage réel, qui croquait les jardins de Versailles au début du XXe siècle?) John entendit une musique ancienne et vit un homme avec un tricorne. Le couple vit une femme, aux vêtements démodés, ramasser du bois dans les jardins. Les Crooke attendirent le 14 mai 1914, soit trois ans après la parution de "An Adventure", pour relater leur expérience aux Anglaises lors d'un entretien. Ils avaient lu "An adventure". Ont-ils été influencés?
En 1928, deux autres Anglaises, Clare M. Burrow et Anne Lambert (sans lien de parenté avec Guy W. Lambert) croisèrent un homme vêtu d'une roquelaure (à la mode de 1715 à 1773) Elles ne témoignèrent de cette vision qu'en 1932, quatre ans plus tard. Elles prétendirent ignorer l'expérience de leurs compatriotes en 1901.
En 1935, Robert Philippe et ses parents visitèrent le Trianon. Le jeune homme s'isola quelques minutes pour fumer. Il sentit une présence à ces côtés, se retourna et vit une femme. Ils échangèrent quelques mots. L'inconnue parlait avec un accent étranger et affirmait vivre à Trianon. Le jeune homme savait que les lieux n'étaient plus habités. Il détourna la tête quelques secondes, le temps d'allumer une autre cigarette. La femme avait disparu. Le jeune homme, interloqué, rejoignit ses proches. Ses parents avaient entendu leur fils parler mais ils n'avaient pas vu l'interlocutrice. Le décor du Trianon n'avait pas changé aux yeux de Robert Philippe. Il était bien en 1935 et gardait un œil sur ses parents pendant la conversation.
Le 21 mai 1955, un avoué londonien et son épouse rencontrèrent une femme en robe jaune et deux hommes vêtus de costumes du XVIIIe siècle. Les apparitions semblaient suivre une direction qui pourrait correspondre à une avenue dans le bois des Onze Arpents. Avenue qui a disparu en 1786. Le couple témoigna en 1957. L'avoué avait lu "An adventure" en 1954 et son épouse avait déjà vécu des expériences psychiques.
Le peintre alsacien René Kuder prenait des croquis à l'intérieur de la bergerie du petit Trianon, vers 10h00 du matin, afin d'illustrer un livre sur Versailles. Soudain, il se mit à hurler en cognant contre la porte. Le gardien-chef se précipita et trouva Kuder quasi inanimé. Revenu à lui, l'artiste déclara avoir vu Marie-Antoinette, sans tête, descendre l'escalier. Il aurait même entendu le claquement de ses talons! Son témoignage fit l'objet d'un procès verbal au château.
Des personnages costumées (notamment deux hommes en uniforme et chapeaux tricornes ou encore Marie-Antoinette et une fillette) auraient été vus par de nombreux visiteurs au cours des siècles. Malheureusement, aucune "preuve" matérielle ne vient confirmer ces dires. Le domaine de Versailles est pourtant un des lieux les plus photographiés et filmés au monde! Tout nouveau témoignage est le bienvenu…

Nous remercions Mme Sylviane Putinier pour ce remarquable article.
Consultez aussi le document PDF à propos des fantômes du Trianon. (très belles images de Versailles)