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Tous les voyants au rouge (4)

Les heures qui suivirent, dans l'animation du bureau (très encombré) du siège social du CERPI, furent particulièrement animées.  Plusieurs ordinateurs travaillaient désormais simultanément, de manière à ce que plusieurs opérateurs puissent traiter les mails entrants, en prendre connaissance au moins "en diagonale" et réaliser un premier tri; les téléphones n'arrêtaient plus de sonner et il arrivait que malgré les déviations mises en place le signal d'un deuxième appel entrant se fasse encore entendre ce qui signifiait qu'il n'y avait plus assez d'interlocuteurs disponibles.  Cependant, le CERPi était aussi loin de fonctionner à son rendement maximal.  Le groupe avait connu d'autres opérations bien plus accaparantes, mais celles-ci n'étaient pas arrivées comme ce soir - à l'improviste - on avait eu le temps de s'organiser pour pouvoir faire face.

Pendant que les appels entraient, notre Président réfléchissait visiblement, très préoccupé, mais s'employait surtout à vérifier l'origine des appelants afin de s'enquérir d'un éventuel canular : plusieurs personnes, voire tout un groupe, se seraient mis d'accord pour faire une blague au CERPI, afin de le mettre à l'épreuve, guetter ses réactions et, pourquoi pas, récupérer un possible dérapage quelconque.  On peut s'attendre à tout dans le milieu associatif belge.  Il n'empêche que, jusqu'ici, une blague d'une telle ampleur n'avait jamais existé.  Si cela avait été le cas, il y avait longtemps que quelqu'un aurait lâché le morceau et que tout se serait terminé par un grand éclat de rire.  Mais ici, il semblait ne pas en être question.  Les appelants semblaient parfaitement indépendants, provenaient de régions différentes, leurs récits se recoupaient de manière remarquable mais souffraient aussi de différences, de nuances, voire parfois de contradictions apparentes (lesquelles ne provenaient pas, a priori, de lacunes dans les perceptions mais plutôt de la difficulté d'exprimer certains points, vu leur complexité).  De nombreux correspondants étaient parfaitement connus de nos services, soit en tant que tels et fidèles de longue date, soit en tant que "voyants" dont, en entendant leur façon d'exposer les choses et le ton de leur voix, on comprenait que le côté émotionnel n'était pas contrefait.  Il allait certainement falloir séparer le bon grain de l'ivraie mais ceux qui nous avaient appelé avaient à n'en pas douter perçu des choses très étranges qui les incitaient à nous avertir d'un danger imminent, lequel se présentait de plusieurs manières très différentes.

Mais comme de fait, les choses finirent par se calmer.  Les téléphones se turent et les mails devinrent moins nombreux et émanaient de pays différents, lointains, qui - avec la différence de faisceaux horaires - expliquaient le décalage.  On le savait, on l'attendait, les questions n'allaient pas tarder à fuser de toutes parts quant à cette alarme on ne peut plus retentissante que le CERPI venait de vivre.

"Qu'est-ce que vous pensez de tout ça, monsieur Vanbockestal ?"

"Probablement la même chose que vous tous ici présents !  Ce que nous venons de vivre est assez incroyable.  J'ai déjà reçu des avis catastrophistes de prétendus médiums qui prédisaient des fins du monde atroces, avec des montagnes flamboyantes, des foules qui se lamentaient dans les ténèbres, le sang qui ruisselait à flots, de partout, et je vous passe les détails les plus glauques.  Mais, faut-il le dire, rien de tel ne s'est jamais produit, sinon nous ne serions sans doute plus là pour en parler.  Mais je connaissais déjà les individus et j'avais remarqué, en coin, le regard entendu du mari ou du compagnon ou son clin d'oeil qui signifiait en clair "ne faites pas attention, c'est du n'importe quoi !  Je connais la bête : elle n'est pas mauvaise, vous savez, mais elle a parfois ses crises, qu'il faut laisser passer et puis voilà..."  Je crois que j'ai vécu toutes les situations les plus invraisemblables que l'on puisse imaginer, y compris cette médium qui prétendait, tenez-vous bien, être en liaison permanente, 24 heures sur 24, avec Dieu, Jésus, la vierge marie, saint Joseph, tous les anges, mais aussi Bouddha ou Mahomet, enfin bref : toute la panoplie y passait !  C'est évidemment un cas extrême et vous imaginez bien que lorsque l'on reçoit une candidature de ce genre, la première réaction que l'on a envie de mettre en pratique est le classement vertical !  Pour la petite histoire, j'avais plutôt décidé de me laisser prendre au jeu et de la mettre à l'épreuve.  Après tout, peu importait ce qu'elle pouvait prétendre : l'important était de pouvoir juger des résultats.  Et en l'occurrence je peux vous garantir que j'ai rarement connu une médium aussi efficace.  Bon !  Mais tout ceci est anecdotique et nous éloigne du sujet.  Je pense que dans le cas présent il est urgent d'attendre, de prendre du recul, d'agir à tête reposée mais aussi et surtout de prendre cette affaire très au sérieux !"

"Excusez-moi mais, nous venons d'être bombardés de menaces de fin du monde, d'attaques d'extraterrestres, de démons ou de djinns, d'entités qui pouvaient changer d'apparence à volonté, de menaces quant à nos intégrités physiques et mentales, d'armées prêtes à engager le combat avec des moyens qui défient notre imagination, de l'importance des négociations de nos gouvernements ou ceux des grandes puissances, tout cela en apprenant que l'espèce humaine constituait l'enjeu du conflit et, en substance, ses enveloppes charnelles... accessoirement, cela passait par les incubes et les succubes, la kabbale, les services secrets, la bombe atomique et que sais-je encore, et vous voudriez que l'on prenne cette affaire très au sérieux ?"

"Soyons clairs : si tous les journaux télévisés et toute la presse papier et informatique annonçait un tremblement de terre de première importance qui devrait se dérouler de manière imminente au Portugal, est-ce que vous partiriez le jour-même pour vous rendre à Lisbonne ?  Je ne le crois pas, n'est-ce pas ?  Maintenant, est-ce que cela signifie que nous aurions la moindre possibilité d'empêcher le tremblement de terre en question ?  Je ne le crois pas non plus.  Précisément, si nous avons été bombardés d'avertissements ce soir, nous ne pourrons jamais dire que nous n'avons pas été prévenus et ce serait irresponsable de notre part de l'ignorer.  Il serait également stupide de revêtir une tenue de Superman, de tendre le poing en avant et d'espérer aller nous interposer entre deux puissances intergalactiques.  Dans le même ordre d'idées, ce serait aussi ridicule que de traverser la rue sans regarder et puis de tendre la main pour arrêter le trente tonnes qui va vous écraser à la seconde suivante !  Ensuite, si je vous dis qu'il faut prendre cette affaire au sérieux, c'est que j'ai non seulement des raisons personnelles mais aussi des cas très concrets d'incidents ou de manifestations remarquables qui ne sont peut-être que des coïncidences mais qui paraissent tout de même correspondre plutôt bien à tout ce que l'on nous a chanté ce soir !"

"Voilà qui éveille notre curiosité.  Vous pouvez nus en dire plus ?"

"Je ne crois pas que ce soit indiqué.  Déjà en ce qui concerne mes raisons personnelles puisque, par définition, elles sont personnelles.  Ensuite parce que je pense que nous avons tous ici présents besoin de nous reposer afin de nous garantir dès demain... ou plutôt tout à l'heure puisqu'il est largement passé minuit, un maximum d'objectivité."

"Voilà qui est bien dit : je tombe de sommeil !  Mais en même temps ne faudrait-il pas tenir compte de cette notion d'urgence que l'on nous a ressassée mille fois au cours de cette soirée ?"

"Certainement !  Mais je vais porter à votre connaissance que ce qui pouvait être fait a déjà été fait.  Pour le reste, il nous faudra de toute façon "un certain temps" pour le mettre en oeuvre si c'est indiqué.  Et pour cela il nous faudra étudier la question."

"Holà !  Comme vous y allez !  Je vous cite : "ce qui pouvait être fait a déjà été fait".  Cela sous-entend que vous étiez déjà au courant !  Là, il faut nous en dire plus !"

"Je ne vais pas pouvoir vous répondre de manière très convaincante, j'en suis conscient.  Mais il y a déjà longtemps que je suis en parallèle certaines affaires dont je retrouve ici des caractéristiques et cela m'interpelle.  Il y a certaines choses que j'ai très bien vues venir et qui me semblaient pouvoir présenter un rapport, même indirect.  C'est une question d'expérience.  Et puis, il y a mes considérations personnelles, je suis désolé d'insister là-dessus mais vous serez avisés en temps utile. Donc, en effet, j'ai pris les devants et certaines dispositions par la même occasion.  Ce n'est certainement pas ça qui empêcherait une fin du monde de se produire, ça ne va pas non plus nous transformer en warriors aux super-pouvoirs mais, le cas échéant, cela mettra des bâtons dans les roues de ceux qui voudraient nous empêcher de seulement y voir clair !"

"Ca me laisse un peu sur ma faim, je dois dire..."

"Bien !  Alors, comme on dit : "Qui dort dîne !  Donc : bon appétit !"

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