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S'il est un animal légendaire par excellence que l'on rencontre fréquemment dans les récits fantastiques, contes de fées, légendes
locales ou générales, festivités à l'appui (comme c'est notamment le cas à Mons, en Belgique lors de la fête du Lumeçon), c'est bien le dragon.
Un animal fabuleux donc, volontiers décrit comme gigantesque (on fait en effet très peu cas de bébés-dragons dans la littérature spécialisée, à croire que
ce genre de bestiole n'existe qu'à l'âge adulte), habillé d'écailles robustes qui constitue une sorte de carapace (laquelle rivalisera donc avec celle des
chevaliers valeureux qui s'occuperont d'en découdre avec lui), souvent, d'une épine dorsale parsemée de pointes et, enfin, dernier attribut facultatif
toutefois : les ailes.
Dernier attribut ? Cela reste à voir tant les descriptions qui sont remontées jusqu'à nous peuvent parfois différer.
Il devait donc exister non pas une sorte de dragons, mais bien plusieurs espèces. Mais en rester là serait oublier l'une des caractéristiques majeures des
dragons : celle de pouvoir cracher le feu !
Il serait (trop) facile de rejeter l'existence des dragons au rang des sornettes, rayon des inventions farfelues, code-barre périmé, à sortir impérativement du stock des sujets à étudier...
Nous n'allons bien sûr pas non plus tenter de vous faire croire que ce genre de choses ait existé, du moins "à l'état brut", tel qu'on a bien voulu nous le raconter.
Par contre, nous savons pertinemment bien que toute légende détient une part de vérité. C'est à nous de voir laquelle !
Retournons, si vous le voulez bien, quelques siècles
au moins en arrière et mettons nous à la place des gens de l'époque. Nous n'avons alors que des connaissances
scientifiques très limitées, l'anatomie et la biologie nous sont presque inconnues, tout du moins dans les grandes lignes puisque par la force des
choses, nous connaissons quand même, Dieu merci, les animaux qui nous entourent et peuplent notre quotidien. Cependant, à ladite époque reculée, la
totalité des territoires est encore loin, très loin d'avoir été explorée, de nombreuses espèces n'ont pas encore disparu (par exemple : ils ont encore
énormément d'hirondelles, mais pas encore de fils de téléphone disposés entre des poteaux...) Ne pourrions-nous pas raisonnablement imaginer que
certains individus aient vécu la douloureuse expérience de déranger accidentellement quelque monstrueux saurien rescapé de l'apocalypse des
dinosaures ? La curiosité aidant, les gens du village instruits par la narration horrifiée du preux chevalier, s'en vont voir la bête et, par la même
occasion, dérangent une fois encore le reptile qui, on le comprend, est un peu fâché de voir sa tranquillité ainsi mise à mal. La bête, inconnue et horrible
(vous en connaissez beaucoup, vous, des lézards qui soient vraiment très esthétiques ?) défend donc son territoire contre les hommes qui, seulement armés
de bâtons, d'arcs et de flèches, bref : les armes dérisoires d'alors; font pâle figure devant cette variété de Godzilla. Voilà un coup de griffe mal placé qui
éventre un malheureux, un coup de corne qui blesse mortellement un deuxième, imaginons qu'un troisième larron périt empoisonné par quelque dard mortel, un
coup de queue balaie une flopée d'agresseurs mettant en fuite le reste de l'expédition.
La suite des opérations est prévisible. Les gens du village ont tôt fait de
comprendre que la bête constitue une menace, l'esprit populaire en rajoute : Dieu punit les habitants du village pour leurs péchés ou le diable a encore
oublié de refermer son enclos et il lui manque maintenant son fidèle Mirza. Après pas mal de péripéties, un chevalier plus preux que les autres
finira bien par tuer la bête et l'on commémorera l'exploit à travers les siècles.
Bon ! Me direz-vous. On pourrait effectivement considérer qu'il ait pu exister, jusqu'à une certaine date, un reliquat animal de la préhistoire et que
le rapprochement entre les grands lézards et les dragons est assez facile à faire. Après tout, il existe encore aujourd'hui des spécimens de grande
taille qu'il vaut mieux ne voir que dans un zoo, de préférence du bon côté de la grille ou de la vitre, car les risques sont réels. Il est facile d'imaginer que
des hommes des temps anciens aient pu attribuer à ces sauriens le qualificatif de "dragons". Quant à leur mettre des ailes dans le dos et surtout leur faire
cracher le feu, il y a une marge !
D'accord.
Et cependant, nous rétorquerons que la nature comporte un nombre impressionnant d'animaux hybrides, plus ou moins "mal fichus" d'ailleurs, témoins d'une
évolution hésitante ou d'un stade interrompu de celle-ci. Ce sont par exemple ces fameux oiseaux coureurs qui ont des ailes mais sont bien incapables
de voler. On connaît aussi des écureuils qui, normalement, ne volent pas, et puis des écureuils volants. Incroyable mais vrai, il existe bien des
poissons volants ! Alors pourquoi pas des lézards volants ?
Pour ce qui est de cracher le feu, les choses sont beaucoup plus litigieuses, évidemment. On ne connaît en effet, à ce jour, aucun animal qui soit capable
d'arriver à ce prodige et si tel avait été le cas, l'histoire aurait fait long feu.
Nous n'allons pas contredire ce point bien établi tant il semble impossible à un organisme vivant d'arriver à produire du feu sans dommage pour l'individu
lui-même. A moins bien sûr que l'on attribue l'existence des dragons à des entités diaboliques, mais nous reviendrons sur ce sujet.
Pour notre part, nous serions plutôt tentés de croire que les bêtes dont il est question ici ont pu être décrites, à la manière d'antan, comme nantis d'une
haleine tout particulièrement fétide, inapprochable, ce qui peut facilement être admis simplement sur base du manque d'hygiène et du régime alimentaire. Nous
supposons que l'haleine d'une hyène ne soit pas spécialement ragoûtante non plus, nous savons peu de choses de celle des requins mais cela ne doit pas être
triste non plus, surtout lorsque l'on sait que ces tueurs sont aussi appelées "poubelles des océans" car ils sont capables d'avaler tout ce qui se
présente à portée de mâchoires, y compris les objets les plus incongrus. La plupart des animaux vivant en liberté, nécrophages ou pas, ne
passeraient pas le casting pour Calgote au gordal.
Il y a cependant aussi deux autres explications possibles, toutes deux issues d'une transposition de la réalité au travers des siècles, via la déformation de l'imaginaire.
La première serait que les animaux pourraient cracher une substance corrosive, des espèces connues
en sont capables. Les victimes subissent alors des "brûlures", une sorte de feu dévorant, voire mortel (tout étant une question de quantité).
La deuxième est que, soit par projection de salive empoisonnée, soit par l'intermédiaire du contact avec des pointes urticantes (ou pis encore) que
cette particularité admissible ait entraîné une narration exagérée des faits.
La troisième : il n'y en a pas. J'avais dit "deux", non ?
Si l'on peut attribuer l'existence des dragons aux points qui viennent d'être étudiés, pourquoi n'en existerait-il plus à l'heure actuelle ? La réponse vient d'elle-même : d'une part pour les mêmes raisons (encore peu claires d'ailleurs) qui ont vu l'extinction des dinosaures (et il est vraiment opportun de parler d'extinction à propos des dragons cracheurs de feu...) et d'autre part parce que l'on a beaucoup fait état de l'intervention de l'homme dont la qualité de prédateur universel n'est plus à démontrer.
Mais il est un autre domaine, celui de la démonologie en l'occurrence, qui a beaucoup recours aux dragons. Un peu comme l'homme moderne qui se conçoit de moins en moins sans voiture, tout démon qui se respecte doit avoir son dragon, neuf ou d'occasion. C'est évidemment un véhicule particulièrement adapté aux déplacements en enfer puisque très résistant au feu (ce serait un comble !), de plus cela permet, le cas échéant, de rallumer vite fait bien fait un coin où les flammes auraient tendance à faiblir. Mais redevenons un peu sérieux et posons-nous la question de savoir pourquoi on affuble presque automatiquement les démons de dragons.
Le
dragon est présent dans les mythes et
les légendes de presque tous les peuples
du monde. Le combat que l'on livre
contre cet être fabuleux est un thème
universel et récurrent qui remonte à la
nuit des temps. Exprimant au départ la
lutte des hommes contre les éléments et
la nature hostile qu'il faut maîtriser,
le duel revêt très tôt un aspect plus
spirituel. Symbolisant la quête de
l'homme pour son accession à la
connaissance, à l'immortalité, à la
sagesse ou au ciel, cette confrontation
se résout la plupart du temps par une
victoire de l'homme ou du dieu sur la
bête. Autrement dit, c'est toujours le
«bon» ou le bien qui gagne. En ce sens,
la symbolique du dragon médiéval n'est
pas différente de celle des époques
précédentes car elle en est directement
issue.
On ne parle pas de génération spontanée. Les Babyloniens avaient déjà leur héros, Mardouk, qui parvint à dominer le Chaos primordial représenté par le dragon Tiamat. Plus tard, les récits bibliques reprirent ce mythe où seul les noms ont été changés. Mardouk y devient Yahvé et Tiamat, Léviathan. Cette histoire inspira à son tour la mythologie grecque où Zeus a le dessus sur Typhée (Typhon) et Apollon sur Python. Exaltation de l'intelligence et de l'esprit, condamnation de la matière.
Au Moyen Age, ces mythes gardent leurs fond et forme. Le christianisme les reprend à son compte et les adapte, j'oserais dire les manipule, pour mieux servir sa cause. Le héros, un saint ou un chevalier, digne représentant de Dieu ou du Bien, affrontera, dans une multitudes de versions différentes, des dragons de toutes sortes qui personnifieront Satan ou le Mal. La symbolique du dragon dans la religion chrétienne est assimilée à celle du serpent. Notons que dans certaines langues, il n'existe qu'un seul terme pour désigner ces deux créatures.
Michel l'archange et
ses démêlés avec le Diable nous
éclairent encore davantage : Un archange
est un ange d'un ordre supérieur. La
Bible n'en cite que trois : Gabriel,
Raphaël et Michel. Les autres anges ne
portent pas de noms. Michel est cité
cinq fois dans la Bible, notamment dans
l'Apocalypse de Jean, où on le voit
livrer un combat dans le Ciel contre
Satan, représenté par un dragon :
[...] Puis, un second signe apparut au
ciel : un énorme dragon rouge feu à sept
têtes et dix cornes, chaque tête
surmontée d'un diadème. Sa queue balaie
le tiers des étoiles du ciel et les
précipite sur la terre.
[...] Alors une bataille s'engagea dans le ciel : Michel et ses Anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, appuyé par ses Anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l'énorme Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses Anges furent jetés avec lui.
Le culte de saint Michel est né en Orient. Il apparaît tôt à Byzance et à Alexandrie. En Occident, il se développe d'abord en Italie, dès les premiers siècles de l'Église chrétienne suite à une apparition du saint au Mont Gargano. Saint Michel est invoqué en Occident surtout pour l'obtention de victoires militaires. Au Moyen Age, l'archange était souvent représenté pesant les âmes des morts car on le croyait capable de sauver les âmes de l'enfer.
Or donc, au niveau démonologique, on pourrait dire que le démon pourrait se présenter sous de nombreuses formes, dont celle du dragon. Qu'un démon se déplace sur un dragon n'est pas contradictoire puisque nous avons vu que bon nombre de démons possèdent des "caractéristiques militaires" en ce sens qu'ils commandent des légions d'autres démons inférieurs et que, dans ce cas, le démon-véhicule symbolise l'armée de démons à la tête de laquelle il se trouve. Sa position sur le dragon démontre sa supériorité hiérarchique, quant à l'esthétique de la bête, elle est simplement le reflet du camp dans lequel on joue, ses "couleurs". (c'est plus facile pour l'arbitre...)
Le thème des dragons (qu'ils soient cracheurs de feu ou pas) nous ramène aussi, éventuellement, à la théorie des anciens astronautes, dans laquelle nos lointains ancêtres (très) primitifs auraient pris les représentants de visites extraterrestres pour des dieux (ou des démons). Dans ce cas, évidemment, la possibilité de "cracher le feu" (de manière figurée, on pense au lance-flammes par ex.) devient évidente. Mais c'est un autre sujet que nous étudierons ailleurs dans ce site.