Centre d'Études et de Recherches

sur les Phénomènes Inexpliqués

Karl Wilhelm Naundorff


1824 en Allemagne, un horloger est arrêté pour faux-monnayage. L’affaire semble simple et pourtant, l’instruction s’enlise. Le suspect enchaîne les mensonges. Il se prétend veuf, affirme avoir combattu dans les armés Napoléoniennes, dit avoir appris l’allemand et le métier d’horloger en Suisse… La justice peine à établir clairement son identité. Il est condamné en 1825 à trois ans de prison. C’est alors qu’il rédige une déclaration dans laquelle il affirme être Ludwig Burbong, Prince né à Paris.

C’est la « gazette de Leipzig » du 16 août 1831 qui, la première, divulgue l’information : Le fils de Louis XVI vivrait à Crossen et répondrait au nom de Karl-Wilhelm Naundorff ! Douze jours plus tard, la nouvelle est relayée par le « Constitutionnel ». L’article précise le nom du fondé de pouvoir de Naundorff, le Commissaire Pezold. Immédiatement, François d’Albouys, ancien Juge du Tribunal de Cahors, prend contact avec Naundorff et lui adresse de l’argent. Il n’en faut pas plus pour mettre l’horloger en confiance. Il décide de rejoindre la France. En chemin, il s’arrête à Genève. De là, il réclame d’autres subsides à d’Albouys, mais ce dernier se méfie. Entre temps, il a commencé une enquête sur le prétendant au trône et les informations reçues ne lui plaisent guère. C’est donc sans appui que Naundorff gagne Paris. Il se fait appeler Baumann et s’installe dans un hôtel de la rue Saint-Honoré. Il contacte les réseaux royalistes mais ne trouve pas l’aide financière escomptée. Il est contraint de déménager rue de Ménilmontant. C’est là que la belle-sœur de Monsieur d’Albouys retrouve sa trace. Le Juge souhaite rencontrer l’horloger afin de se forger lui-même une conviction. En attendant, Naundorff est installé dans une pension de famille, rue de Buci. Lorsque Monsieur d’Albouys arrive à Paris et le rencontre, ses soupçons s’évanouissent aussitôt.

D’Albouys, heureux d’avoir retrouvé son Roi, s’empresse de l’introduire dans les milieux légitimistes. C’est ainsi que, le 17 août 1833, Naundorff croise Madame de Rambaud, femme de chambre de Louis XVII. Cette dernière lui présente un petit habit bleu, qu’il aurait porté au Tuileries. Naundorff reconnaît le vêtement mais affirme l’avoir porté plus tôt, lors d’une fête à Versailles. Ce qui semble exact ! Il n’en faut pas d’avantage pour convaincre Madame de Rambaud.
L’ancien Ministre Etienne de Joly est également séduit lorsque l’horloger évoque ses souvenirs de la journée du 10 août 1792, passée dans la loge du logographe, à l’Assemblée. L’enfant avait peur des barreaux et tellement faim qu’il demanda au Ministre de le laisser manger sans goûter préalablement les plats. Dans la foulée, d’autres personnes qui, jadis, fréquentaient la Cour, reconnaissent Naundorff. C’est le cas de Madame Forbin Janson, de Madame de Broglio Solari, de Madame de Saint-Brice…

Naundorff impressionne car il semble posséder des souvenirs précis de son enfance. Mais certaines de ses affirmations sèment le doute parmi ses auditeurs. Par exemple, il raconte qu’au lieu de rejoindre le couple Simon, le 3 juillet 1793, il a quitté la prison du Temple sous la protection de Robespierre. Certes, Robespierre aurait pu utiliser le jeune captif comme monnaie d’échange afin de négocier la paix en Europe. Mais cela signifierait qu’un autre enfant a vécu avec Simon. Or, Madame Royale et Madame Elisabeth furent confrontées au Dauphin le 7 octobre 1793, suite à ses fausses déclarations à propos de sa mère, la Reine Marie-Antoinette. Les deux femmes ont reconnu l’enfant et lui ont parlé.
Naundorff ne connaît pas la langue française. Il n’en garde pas de souvenir. Mais trente ans d’exil peuvent expliquer cette amnésie.
À ceux qui doutent de son identité, l’horloger affirme posséder des preuves de ses origines royales. Des documents seraient cachés chez lui, à Crossen, dans le double fond de son secrétaire. Caroline d’Albouys, la belle-sœur du magistrat, fait le voyage mais ne trouve rien. Le mystère s’épaissit autour de cet homme dont on ignore tout. Son acte de naissance est introuvable, ce qui plaide plutôt en sa faveur. Mais son acte de mariage, daté de 1818, indique qu’il avait alors 43 ans. Or, il aurait dû n’en avoir que 33. Le 28 septembre 1833, Naundorff rencontre un voyant, Thomas Martin (plus connu sous le nom de Martin de Gallardon), qui le reconnaît comme le Louis XVII de ses prophéties.

En effet, le mystique annonce le retour de Louis XVII depuis plusieurs années. Tout a commencé lorsque Martin avait 33 ans. Il vivait de la culture de ses haricots lorsqu’il eût ses premières visions de l’archange Raphaël. L’archange lui délivre un message pour le Roi Louis XVIII qui, contre toute attente, accepte de recevoir le voyant. En 1825, après la mort de Louis XVIII, Martin raconte que, durant l’entretien, il aurait révélé au monarque qu’il « occupait le trône indûment et qu’il était de son devoir de retrouver le légitime héritier, à savoir Louis XVII ». Au début des années 1830, Martin affirme que Louis XVII est tout proche, en Saxe, et qu’il ne tardera plus à revenir en France. Certes, les propos tenus par Thomas Martin n’ont pas valeur de preuves. Mais sa parole finit de convaincre Morel de Saint-Didier.

Morel de Saint-Didier est un fervent partisan de la survivance de Louis XVII. Et pour cause : sa mère lui aurait avoué être personnellement mêlée à l’évasion du Dauphin. Persuadé que Naundorff est bien l’enfant du Temple, il se rend à Prague afin d’annoncer la nouvelle à la Duchesse d’Angoulême. Mais cette dernière affirme posséder des preuves de la mort de son frère et refuse de rencontrer l’horloger.
C’est sans compter sur la persévérance de Morel de Saint-Didier. Dès son retour en France, il prépare une seconde entrevue avec la sœur de Louis XVII. Fin juillet 1834, il reprend la route de Prague, en compagnie de Madame Rambaud. Ils sont suivis par Naundorff qui, par convenance, attend d’être autorisé à se présenter. Mais le groupe essuie un nouveau refus. Pourtant, il semblerait que la Duchesse d’Angoulême n’était pas réfractaire à l’idée de la survivance de son frère. On dit d’elle qu’elle avait « un pressentiment secret de l’existence de son frère », que « Madame pensait que son frère était aux États-unis ». Elle aurait même déclaré à son secrétaire, le Baron Charlet, que Naundorff la « tourmentait plus que les autres ». Nullement refroidit par ces échecs, Morel de Saint-Didier se présente, fin 1834, au procès d’un autre prétendant au trône, le Baron de Richemont. Devant la Cour, il lit une lettre de Naundorff ou ce dernier accuse Richemont d’imposture. Mais la missive est signée Charles-Louis alors que le Dauphin se prénommait Louis-Charles. Voilà qui ridiculise l’intervention du fondé de pouvoir. Sur ces entrefaites, Naundorff se fait agresser à Paris. Il n’est que légèrement blessé mais ses adeptes crient au complot. Toujours en 1834, Naundorff publie ses Mémoires. Un texte absurde, qu’il est contraint de démentir deux ans plus tard. Pour justifier ses incohérences, il accuse le romancier Marco de Saint-Hilaire d’avoir tout inventé. Pourtant, le « Récit de Brandebourg » écrit entre 1831 et 1832 avec Pezold, expose déjà les mêmes faits. Il y est question d’une gardienne qui aurait succédé au couple Simon, de naufrages, de prisons, d’un protecteur inconnu… Bref, d’aventures si romanesques qu’elles en deviennent grotesques. Un fait pourtant rejoint la réalité. C’est un procès pour faux monnayage qu’il lui donna l’occasion de révéler sa « véritable » identité. L’horloger possède un passeport au nom de Naundorff mais affirme que c’est un inconnu qui lui a donné. Ses véritables papiers lui ont été volés. Évidement, il veut obtenir une rectification d’état civil mais pour cela, il doit produire des preuves.
Naundorff choisi Maître Bourbon-Leblanc (de son vrai nom Bourbon-Busset) pour le représenter dans sa démarche. Cet avocat est connu pour s’être intéressé au cas du faux Dauphin Mathurin Bruneau. Il choisit de publier les copies de trois lettres que Laurent, gardien du Temple, aurait écrit à Frotté les 7 novembre 1794, 5 février 1795 et 3 mars 1795. Ces copies auraient été remises à Naundorff entre mai et août 1833.
La première confirme que le Dauphin a été remplacé dans sa cellule par un jeune muet tandis que le vrai Dauphin attend dans les combles de la Tour. La seconde explique la difficulté de faire sortir le Dauphin du Temple une fois la substitution réalisée. La dernière fait intervenir un troisième enfant, qui aurait pris la place du Dauphin, ce qui laisse entendre que celui-ci est sorti du Temple.
Ces courriers, à priori, sont faux : Frotté, mort en 1800, a bien tenté de faire évader Louis XVII, mais sans y parvenir. De plus, si Laurent avait été mêlé à un complot, il n’aurait pas laissé de traces écrites de ses manigances. Enfin, la troisième lettre évoque la nomination de Lasne, alors qu’elle ne sera décidée que le 31 mars. C’est Maurice Garçon qui mit en évidence les incohérences de ces lettres dans « Louis XVII ou la fausse énigme ».
Le mystère reste donc entier concernant la véritable identité de l’horloger. Selon Georges de Manteyer, spécialiste de l’affaire « Naundorff », il pourrait s’agir de Karl-Benjamin Werg, né à Halle en 1777. Peu avant 1800, Werg déserta, abandonnant sa compagne, Christiana Hessert, et leurs deux enfants. Quelques années plus tard, vers 1810, on retrouve la trace de Christiania Hessert à Berlin. Elle vit avec un horloger du nom de Naundorff. Christiana Hessert décède en 1818 et, la même année, Naundorff épouse Johanna Einert. L’acte de mariage indique qu’il avait alors 43 ans. Il serait donc né en 1775 (et non en 1777 comme Karl-Benjamin Werg ou en 1785 comme Louis XVII). Or, en 1775, est né à Halle Johann Wilhelm Naundorff, mort prématurément en 1781. Bref, il existe de troublantes similitudes entre Naundorff et Werg. Tous deux natifs de Halle. L’un se prénomme Karl-Benjamin et l’autre Johann-Wilhelm. Werg disparaît vers 1800 et Naundorff ressuscite vers 1810. Il partage alors sa vie avec l’ex-compagne de Werg. Enfin, le fils aîné de Werg et Christiana Hessert, Karl-Christian, séjourna chez Naundorff et Johanna Einert en 1819. Werg, le déserteur, a-t-il choisi d’emprunter le nom d’un enfant mort en bas âge, Naundorff, afin de refaire sa vie à Berlin avec sa compagne et ses enfants ? Si le prétendant au trône, Karl-Wilhelm Naundorff et Karl-Benjamin Werg sont un seul et même homme, cela implique qu’il est mort à l’âge de 68 ans. Or il semblerait que l’étude des dents du cadavre contredise cette hypothèse. Puisque les doutes planant sur son identité ne lui permettent pas d’accéder à une rectification d’état civil, Naundorff se lance dans une autre bataille judiciaire. Il réclame à « sa sœur », la Duchesse d’Angoulême, la part de l’héritage paternel que sa famille lui a soustrait. C’est l’erreur de trop pour l’horloger. Le gouvernement de Louis-Philippe décide de l’expulser hors de France. Il est conduit à Calais, puis à Douvres. Il trouve refuge à Londres et publie, en 1836 « L’Abrégé de l’histoire des infortunes du Dauphin, fils de Louis XVI ». Ce texte complète et modifie les « Mémoires ». On y apprend que le jeune captif aurait été caché au 4ème étage de la tour pendant qu’un mannequin, puis un muet prenaient sa place au second étage. L’évasion eu lieu le jour de la mort officielle du Dauphin. Le cercueil aurait été échangé dans la voiture qui le conduisait à Sainte-Marguerite. Or le cercueil de Louis XVII fut conduit à bras d’homme jusqu’à la fosse commune. L’horloger aurait cherché à se faire connaître dès 1816 en envoyant à Louis XVIII un émissaire du nom de Marassin mais il le trahit en se faisant passer lui-même pour le Dauphin. Il aurait alors envoyé un messager plaider sa cause auprès du Pape Grégoire XVI.

Toujours en 1836, Naundorff prononce la déchéance de Louis-Philippe et libère les militaires de leur serment d’obéissance à l’usurpateur. En 1837, il prétend avoir des apparitions du Christ. Dans la foulée, il s’attaque à une réforme de l’Église. En novembre 1838, il se dit victime d’un attentat, comme il l’avait lui-même prédit peu avant, mais l’enquête conclue qu’il s’est blessé tout seul. Quelques mois plus tard, il fonde un nouveau culte et publie le rituel de « L’église catholique évangélique ». À la même période, il réclame aux autorités anglaises une indemnité équivalente à la valeur de la flotte remise par les royalistes aux Britanniques en 1793. Bref, son sens du discernement semble altéré. En 1843, il est condamné par le Pape Grégoire XVI qui le considère comme un usurpateur. Les excentricités de Naundorff lassent son public. Beaucoup de ses adhérents, même les plus fervents cessent de le soutenir. L’abbé Laprade, Morel de Saint-Didier, vont jusqu’à regretter d’avoir cru en lui. Naundorff, qui vit des dons de ses adeptes, ne peut plus rembourser ses créanciers. La justice le condamne à neuf mois de prison. Il purge sa peine à Horsemonger Lane, avant de quitter le sol anglais.

En janvier 1845, Naundorff s’installe à Rotterdam. Il obtient un faux passeport au nom de « M. de Bourbon ». Il présente aux hollandais une bombe explosive de sa fabrication. Mais sa santé décline. Il décède à Delft, le 10 août 1845. Son acte de décès est rédigé au nom de « Charles-Louis de Bourbon, Duc de Normandie, Louis XVII, connu sous le nom de Charles-Guillaume Naundorff, né au château de Versailles ». Sa tombe, à Delf, porte l’inscription « Louis XVII ».

L’examen du corps de l’horloger indique qu’il portait la cicatrice d’inoculation du vaccin antivariolique sur le bras gauche uniquement, alors que le fils de Louis XVI a été vacciné le 15 mai 1788 sur les deux bras. Naundorff mort, son épouse et ses huit enfants poursuivent son combat. En 1874, lors du procès en réclamation d’état civil intenté par ses héritiers, leur avocat, Jules Favre, révéla que peu avant la mort officielle de Louis XVII, des personnes se présentèrent à l’Hôtel-dieu avec un portrait du Dauphin. Elles cherchaient un enfant qui lui ressemble. L’ayant trouvé, elles emportèrent le malade, laissant à sa place un enfant en bonne santé. Dans la « gazette des hôpitaux » on publia qu’un miracle s’était produit à l’Hôtel-dieu : Un enfant malade avait guéri en 42 heures. Les descendants de Naundorff obtiennent l’autorisation de porter le nom de « Bourbon» suite aux décisions de justice rendues à Bois-le-Duc le 12 mars 1888 et à Maëstricht le 20 mai 1891. Ces décisions néerlandaises furent validées en France par le Tribunal de la Seine lors de son jugement du 26 novembre 1913. Cela ne signifie pas que la justice reconnaisse Naundorff comme étant Louis XVII. Pour preuve, les demandes de rectification de l’acte de décès de Louis XVII, formulées en 1851, 1874 et 1954 ont toutes été rejetées.

En 1943, l’historien journaliste André Castelo demande au Docteur Locard, de la Police Technique de Lyon, d’effectuer un comparatif entre les cheveux du Dauphin et ceux de l’horloger. L’analyse révèle des similitudes encourageantes. En 1950, le corps de Naundorff est exhumé afin de comparer les cheveux du cadavre à ceux de Louis XVII. Mais il n’y a pas de concordance. En 1998, ce sont des fragments d’os de Naundorff, provenant de son humérus droit, qui sont analysés par deux laboratoires distincts. Mais là encore, il n’y a pas de concordance avec l’ADN de Anne de Roumanie, parente de Marie-Antoinette. Notons cependant que l’os analysé, prélevé lors de l’exhumation du corps de Naundorff, était resté plus de quarante ans dans un bocal non scellé. Son authenticité n’est donc pas garantie.
Certes, les expertises ADN pratiquées sur le cœur de l’enfant du Temple tendent à prouver que Louis XVII est mort en 1795. Pourtant, aujourd’hui encore, les nombreux descendants de Karl-Wilhelm Naundorff revendiquent les origines royales de leur curieux ancêtre. Certains, comme Charles Louis Edmond de Bourbon (1929-2008) ont réuni autour d’eux quelques fidèles. Bien évidement, aucun des descendants de Naundorff n’est dynaste. Ce qui ne les empêche pas de poursuivre les démarches et de demander des analyses complémentaires. Une récente étude a été menée par le Professeur Gérard Lucotte afin de comparer les marqueurs du chromosome Y de Hugues de Bourbon, descendant de Naundorff, et ceux de la famille royale. Des concordances ont été mises en évidence mais mériteraient d’être confirmées par de nouveaux prélèvements sur la dépouille de l’horloger. L’actuel avocat de la famille, Maître Collard, laisse entendre à la presse que l’affaire « Naundorff » n’est pas terminée.

À noter : Évidement, la rédaction des articles sur « l’affaire Louis XVII » nécessita des recherches. Notamment sur internet (Wikipédia et autres sites) et via les travaux de Pierre Sipriot, Philippe Conrad, Paul-Éric Blanrue, etc…
Un article de Sylviane P. correspondante et Chef correspondante du CERPI pour la France.

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