Sur le soir, arrivés au pied
d'une montagne, les deux frères s'engagèrent dans un
chemin aux mille détours. Ils marchèrent, jusqu'à la
tombée de la nuit, et aperçurent alors un vallon parsemé
de sept ou huit maisons; sur la pente de la montagne, il
y avait encore un petit monastère en ruine. Ils
arrivèrent devant la porte à deux battants, juste comme
un vieux bonze allait les fermer, ils s'empressèrent de
lui adresser cette prière :
- Maître, maître, nous sommes de passage à Hangzhou,
pourriez-vous nous héberger dans votre monastère pour
quelques jours ?
A la vue de ces deux pauvres gens, le
vieux bonze, joignant les mains répondit :
- Entrez, s'il vous plaît. Mais je m'excuse de ne
pouvoir vous offrir qu'un frugal repas.
Pendant le repas, Dahu et Erhu
exprimèrent leur admiration pour Hangzhou et la beauté
de son site, tandis que le vieux bonze poussait des
soupirs.
- Oui, Hangzhou est beau, mais ici ce
n'est pas un bon endroit pour vivre. Pour avoir de l'eau
à boire, il faut aller en chercher en franchissant
plusieurs collines. J'ai passé à ça la moitié de la vie.
Les deux frères alors de s'enquérir :
- Maître, est-il donc si difficile de transporter l'eau;
où est la source d'eau ?
Le vieux bonze indiqua de ses
baguettes un endroit lointain au-delà de la porte :
- C'est derrière cette pente, loin d'ici ! Vous pouvez
m'en croire, autrefois, dans le monastère les bonzes ne
faisaient pas défaut, mais peu à peu ils s'en sont allés
un à un parce que porter de l'eau jusqu'ici est une trop
rude besogne. Quand j'étais jeune, comme vous, cela ne
me faisait pas peur, mais vingt ans se sont écoulés ! Les
forces me manquent...
En réfléchissant à la solitude du
vieux bonze et d'autre part à la vie errante qu'ils
avaient menée depuis des années, les deux frères eurent
l'idée de rester pour l'aider quelque peu et ils lui
dirent d'un commun accord :
- Maître, nous ne possédons rien d'autre que notre
force, nous voudrions bien devenir vos disciples et
rester ici tant que cela ne vous gênera pas.
A les voir ainsi tous deux, simples et costauds, le
vieux bonze fut rempli de joie, et accepta de grand
coeur.
Dès lors, ils prodiguèrent des soins
attentifs à leur maître, allant toujours au devant de
ses désirs, à la montée comme à la descente des
collines, ils portaient toujours les fardeaux sur
l'épaule ou sur le dos. Tous les jours, leur premier
travail, après avoir ouvert la porte à deux battants,
était d'aller à l'eau en franchissant les pentes.
Chaque fois ils remplissaient des
seaux plus grands que des jarres. Deux seaux aux bouts
de la palanche et celle-ci sur l'épaule, ils filaient
comme le vent, on aurait dit qu'ils portaient deux
simples bottes de paille. Au bout d'une demi-journée ils
avaient rempli d'eau toutes les jarres du monastère, et
même toutes celles des foyers du village.
Bientôt, les villageois du vallon se
familiarisèrent avec eux et ils devinrent célèbres tant
pour leur force que pour leur bienveillance.
Plusieurs années s'écoulèrent. Puis
vint une année où une sécheresse terrible sévissait dans
la région de Hangzhou l'automne comme l'hiver. Au début
on pouvait encore puiser de l'eau dans le ruisseau, mais
il fut très vite à sec. Armés de leurs quatre seaux
vides, les deux frères ne savaient plus que faire pour
trouver un point d'eau.
Un jour ils se souvinrent qu'ils
avaient vu, du temps de leur errance, une source
intermittente du nom de "Source de Jouvence", lors de
leur passage au mont Hengshan situé dans le Hunan; il
était rare de trouver une source aussi limpide, aussi
fraîche, aussi douce !
Alors ils décidèrent d'aller chercher
cette source pour l'apporter jusqu'ici. Prenant le ciel
pour témoin, ils prêtèrent le serment suivant :
"En dépit de la foudre et des éclairs, notre
détermination d'apporter ici la source est inébranlable,
si nous ne pouvons tenir notre serment, nous ne nous
présenterons plus devant notre maître ni les gens du
pays."
Le lendemain matin, ayant exposé leur
projet à leur maître, ils allèrent lui dire au revoir.
Le vieux bonze avait de la peine à les laisser partir;
mais sachant leur décision irrévocable, les yeux
mouillés de larmes, il leur dit adieu :
- Mes disciples, votre voyage va vous conduire à mille
lis d'ici, quand nous reverrons-nous ? Et pourrons-nous
nous revoir encore ? N'oubliez pas que votre maître vous
attend ici. Que le Bouddha vous protège dans votre
voyage !
Ainsi les deux disciples se séparèrent de leur maître,
et se dirigèrent vers le sud-ouest. En cours de route,
ils eurent à franchir mille montagnes, à traverser mille
rivières. Les vêtements déchirés, les souliers troués,
ils persévérèrent à marcher en direction du Hengshan. La
nuit devenait de plus en plus courte, les jours de plus
en plus longs, et ce fut l'été.
Ce jour même, ils arrivèrent au pied
du mont Hengshan, éreintés, tourmentés par la faim et la
soif, chaque pas était de plus en plus pénible. Enfin
les voilà devant "la Source de Jouvence"; quelle joie de
voir le reflet de l'eau limpide et d'entendre le
clapotis des vaguelettes ! Mais à bout de forces, ils
tombent par terre évanouis.
Dans leur rêve, il leur semble qu'un
vent violent se lève charriant une averse... Au bout
d'un moment, le beau temps revient et d'innombrables
oiseaux gazouillent aux alentours... Tout d'un coup les
deux frères reprennent connaissance, ils voient un
adolescent, les cheveux tressés en deux chignons qui
agite doucement une brindille de saule tout en leur
souriant. Ils pensent :
"La Source de Jouvence, la Source de Jouvence, est-ce
lui le petit génie, gardien de la source ?...
Ils s'absorbent dans leur méditation
quand l'adolescent vient les asperger d'eau avec la
brindille de saule.
Dahu et Erhu reprennent des forces
aussitôt que les gouttes d'eau tombent sur eux. Ils se
lèvent d'un bond et accourent vers l'adolescent en le
suppliant :
- Laissez-nous déplacer la source !
Celui-ci bondit sur le rocher et agite doucement la
brindille de saule tout en éclatant de rire :
- D'accord ! voulez-vous essayer ?... ha, ha, je crains
bien que vous n'y arriviez pas !... Mon maître vénérable
m'a dit que seuls les plus persévérants des hommes et
les moins avides d'honneurs pourraient le faire !
Erhu répliqua:
- Pour venir ici, nous avons parcouru mille lis sans
nous préoccuper de nous-mêmes, est-ce que nous ne sommes
pas les plus persévérants ?
Dahu poursuivit :
- Même la mort ne peut nous faire reculer, tant s'en
faut que nous courions après les honneurs.
Leurs réponses font taire le petit
génie, et les deux frères le prennent par le bras en
redoublant de supplications. Après un instant de
réflexion, il cède :
- Bon, puisque vous osez braver la mort, vous allez vous
métamorphoser en deux tigres qui pourront emporter la
source.
Ceci dit, il agite la brindille de
saule et fait tomber de l'eau sur eux. Tout de suite
Dahu et Erhu sentent de grands mouvements dans leurs
entrailles, leur peau et leur chair se gonflent, peu
après, on voit deux tigres accroupis de chaque côté de
la source. L'adolescent enfourche l'un des deux tigres
et ils se dirigent, comme un bolide, vers le nord-est en
poussant de longs rugissements.
Ce soir-là, le vieux bonze s'était
endormi tandis qu'il était assis en tailleur pour
réciter les prières bouddhiques. Dans son rêve, il vit
deux tigres qui restaient immobiles dans un endroit près
du monastère, comme s'ils cherchaient quelque chose. Par
curiosité, il était allé ouvrir la porte pour y voir
plus clair, les tigres avaient aussitôt disparu. Mais à
l'endroit où ils étaient restés un moment, il y avait un
creux rempli d'une eau pure et luisante. Transporté de
joie, le vieux bonze avait ri aux éclats, ce qui dissipa
son beau rêve.
Le lendemain matin, il raconta son rêve aux villageois,
mais, chose bizarre, les villageois dirent qu'ils
avaient tous fait ce même rêve. Les propos s'exaltèrent.
Les deux tigres n'étaient-ils pas une incarnation des
deux frères Dahu et Erhu auxquels on ne cessait de
penser...
A cet instant, on vit arriver un
garçon inconnu coiffé de deux chignons; une brindille de
saule à la main il courait en criant :
"Dahu et Erhu sont de retour ! Ils sont de retour !"
Ce disant, il entraîna le vieux bonze
avec lui pour aller voir. Dès qu'il l'eut amené devant
le bosquet de bambous près du monastère, il disparut
aussi mystérieusement qu'il était venu. Le vieux bonze
leva la tête, que vit-il ? Deux gros tigres, accroupis
côte à côte qui feulaient doucement puis vinrent se
frotter contre lui familièrement. Il pensa :
"Seraient-ils vraiment l'incarnation de Dahu et de
Erhu ?"
Courageusement, sans chercher à se
sauver, il les appela :
"Dahu, Erhu!"
Les deux tigres remuèrent la queue en
signe d'amitié et le vieux bonze leur caressa doucement
le dos.
Le vieux bonze dit alors aux deux
tigres : - Mes disciples, depuis notre séparation, je me
suis morfondu en vous attendant; aujourd'hui, nous nous
retrouvons, mais pourquoi êtes-vous devenus deux tigres
? Hélas, levez-vous, mes disciples !
A ces mots, les tigres se levèrent. A cette vue, les
villageois qui s'étaient mis à l'abri en grimpant sur le
toit du temple ou sur les arbres, s'armant de courage,
descendirent les uns après les autres.
Juste à ce moment, après un doux
feulement, les tigres sautèrent sur le terrain juste
devant le monastère. Baissant la tête, ils se mirent à
creuser la terre avec leurs pattes de devant; en moins
de temps qu'il n'en faut pour fumer une pipe, une cavité
fut creusée.
Après quoi, les tigres tournèrent
autour du vieux bonze et promenèrent leurs regards sur
les villageois...
Soudain un long rugissement se fait
entendre : les tigres montent dans le ciel... en
provoquant un vent violent qui fait balancer les arbres
et siffler les bosquets de bambous dans le vallon.
Les villageois restaient frappés de
stupeur. Quand le vent s'apaisa , les tigres avaient
disparu. Lorsque les gens eurent retrouvé leur souffle,
ils se tournèrent vers la cavité creusée par les tigres :
Elle était à moitié remplie d'eau. Comme elle était
plaisante à voir, cette source limpide et luisante !
Au fond, une gerbe d'eau continuait à
jaillir et, en peu de temps, le creux fut entièrement
rempli d'eau. On la regardait avec ravissement, on la
buvait dans les paumes des deux mains. Ah, quelle bonne
source dont la douceur réjouissait le coeur ! Les
villageois se mirent à puiser de l'eau, qui avec des
cuvettes, qui avec des seaux; mais on avait beau puiser,
le niveau ne baissait point.
Cependant, comme la source s'en
trouvait troublée, quelques gars apportèrent des dalles
pour faire un bassin.
Quelques années plus tard, un grand monastère fut
construit tout près de là.