Centre d'Études et de Recherches

sur les Phénomènes Inexpliqués

LES SORCIÈRES (2)


On l'a vu au regard de ce qui précède, le contexte historique et social a entraîné l'humanité à se chercher un bouc émissaire, une explication plus ou moins plausible à tous ces maux. Mais là où, de nos jours, des scientifiques, des hommes politiques, des spécialistes en tous genres, aidés par l'ordinateur, auraient analysé rationnellement la situation, il ne fallait pas s'attendre aux mêmes procédés vers le 15è siècle ! (NDLR : ce qui n'a pas empêché le monde, six siècles plus tard, d'encore voir de ces mêmes sujets jouer aux apprentis sorciers ou se faire les avocats du diable...)
Il faut savoir que le Moyen-âge ne connaît pas que "Le Diable et le bon Dieu"...Le monde d'alors est encore peuplé, dans l'imaginaire des gens, de fées, de lutins et autres entités plus ou moins sympathiques ou redoutables. L'homme moyenâgeux vit encore, ainsi que l'écrit Robert Muchembled, dans un "monde enchanté", plein de prodiges, où le bien et le mal ne sont pas toujours nettement opposés, et où l'homme a son mot à dire, ses cartes à jouer, avec son courage, son intelligence ou sa foi, face à l'invisible.
Pourtant, pour conclure que les maux que connaissait l'humanité d'alors pourraient provenir de ces entités, il faudrait ignorer les attributions de celles-ci. Elles font l'objet d'autres dossiers, disons seulement que l'on peut forcément éliminer toutes les entités bienfaisantes (fées, bons lutins, farfadets qui se contentent, par exemple, de faire des blagues. On ne peut vraiment pas parler de "blagues" dans le contexte présent !) et que parmi les entités restantes, on trouve des personnages qui ne peuvent à eux seuls expliquer l'étendue des phénomènes car leur rayon d'action est trop limité, leur puissance trop faible. Quant aux sorcières, on ne peut pas encore les accuser puisqu'elles n'ont pas encore été "inventées". Nous voulons dire par là que l'on ne peut pas boucler une démonstration en utilisant, dans son raisonnement logique, un élément à démontrer.

Le statut du diable à cette époque

Il faut cependant faire ici aussi une parenthèse qui aidera le lecteur à comprendre.

Car en fait, le statut du diable n'a pas été fixe et immuable au cours des siècles. Ainsi, la représentation du diable a commencé, petit à petit, à se modifier à partir du XIIème siècle. L'Église tenta d'unifier toutes ses images. Puis, l'art roman introduisit les premiers démons effrayants, monstres, griffons. L'enfer commença également à être représenté, avec sa cohorte de damnés rôtissant. Cependant, à l'époque, tout cela reste imaginations de moines ou réflexions de théologiens, assez loin de l'homme de la rue, trop loin pour l'inquiéter réellement d'ailleurs.... D'autant que, même sur le parvis des cathédrales, la diable garde encore souvent quelque chose, dans l'allure, qui oscille entre l'humain et le grotesque.
La réelle transformation va s'effectuer vers le milieu du quatorzième siècle. A cette période, que ce soit dans les discours de clercs, dans les livres ou dans l'art, le souverain des enfers amorce une métamorphose radicale.
Robert Muchembled décrit, par exemple, "les fresques de l'église de San Gimignano (1396), en Toscane, qui représentent un maître des enfers gigantesque, figure composite faite de morceaux animaux - dragons, serpents, boucs- avec deux bouches, dont l'une, placée sur le ventre, avale les pauvres humains. On est passé en quatre siècles d'un petit bonhomme un peu contrefait, tel que le décrivait le moine Raoul Glaber en l'an mil, à un souverain des enfers, Satan ou Lucifer, immense et effrayant." ( Revue "Sciences Humaines", Avril 2001). Le diable nouveau est apparu, surhumain en même temps que bestial.
Les représentations cauchemardesques de ce type se multiplient, relayées à partir du quinzième siècle par les délires des démonologues. Non seulement le diable s'est transformé en un souverain terriblement puissant, commandant 6 666 légions de 6 666 démons chacune, mais il est également en mesure de se cacher dans les entrailles de l'homme... La bête immonde peut se tapir en chacun - et surtout chez les femmes - il importe de la débusquer. Le mal n'est plus seulement extérieur, comme au Moyen-âge....Il est aussi en soi, dans les âmes, dans les corps, partout.

Parallèlement, la vision de l'enfer devient de plus en plus terrifiante, de plus en plus hallucinante : l'enfer, selon l'expression de Guy Bechtel, est décrit comme un véritable "système pénal", "compartimenté", "où chacun reçoit exactement son dû en fonction de ses fautes"... On y voit des hordes de démons affairés à torturer de façon extrêmement réaliste en même temps que variée des damnés aux corps brisés, découpés, laminés... Les prédicateurs eux aussi décrivent l'enfer, et insistent sur la difficulté d'y échapper. C'est qu'il ne suffit plus d'avoir été baptisé pour atteindre le ciel, comme au moyen âge... Le Diable règne sur le monde ; la "gueule d'enfer" guette le mortel ; on rappelle souvent le passage des Écritures ou il est affirmé qu'il y aura beaucoup d'appelés, et peu d'élus. Si le Diable a changé de figure, Dieu aussi, qui ne semble plus savoir que donner des preuves de sa colère.

Cette transformation n'est pas venue du peuple, mais des élites sociales, religieux, artistes, savants. Ce sont de nouvelles angoisses, en ces temps nouveaux, qui cherchent à s'exprimer... et la vision traditionnelle du diable et de l'enfer, trop, bien trop humaine, ne suffit plus. Néanmoins, une modification culturelle de cette importance met du temps à se mettre en place, les nouvelles représentations à se répandre et, pour le peuple, le diable reste encore souvent, jusqu'au milieu du seizième siècle environ, un personnage comique, dont la terre n'est pas "l'habitat naturel" et qui y est plutôt maladroit. Le rire résiste, ainsi qu'un certain optimisme véhiculé par les humanistes de la Grande Renaissance. Rabelais pourra encore mettre en scène un diable de comédie.
Il faudra nombre de traités de démonologie, énormément diffusés par l'imprimerie, nombre de prêches, nombre de livres, et nombre d'oeuvres d'art, pour que s'impose dans l'imaginaire collectif LE Diable, Satan, Lucifer, terrifiant, Mal absolu aux pouvoirs démultipliés, exact inverse d'un Dieu de plus en plus impitoyable lui aussi, grand organisateur d'un complot contre Dieu et les hommes, dont les complices sont les sorcières... Et il faudra toute la désespérance des décennies suivantes pour que le peuple commence à y croire, et à chercher en sa servante désignée, la sorcière, le responsable de tous ses maux.

Seulement voilà, l'explication présente serait encore incomplète si on ne disait rien de ce qu'était la condition de la femme. Car, en effet, pourquoi accuser prioritairement les femmes ? Pourquoi le diable préférerait-il s'adjoindre leurs services plutôt que ceux des hommes ? Pourquoi serait-il plus facile de s'adjoindre des services féminins que masculins ? D'où proviennent ces discriminations ? (cf. misogynie)

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