Centre d'Études et de Recherches

sur les Phénomènes Inexpliqués

L'APRÈS (1)


 

Le reste de mon existence sembla ensuite vouloir s'inscrire dans une suite apparemment infinie de bizarreries, de coïncidences incroyables, de faits troublants.

Curieusement, c'est dans le domaine professionnel que je parvins à déceler un changement assez probant, on devrait d'ailleurs plutôt dire "flagrant". Je ne travaillais plus en dancing que lors des week-end et non plus dans la capitale mais en province.

Il y avait autant d'ambiance en province qu'à Bruxelles. Il ne faut pas oublier que nous étions en pleine période New Beat et cela déménageait pas mal.

Mais les choses étaient malgré tout un peu plus calmes car la musique était assurée par un orchestre et non pas une sono, il y avait généralement plus de convivialité entre les clients. Ne nous y trompons toutefois pas : parmi ceux-ci figuraient de nombreux durs à cuire, des gaillards habitués à vivre à la dure, en travaillant dans des fermes ou en pratiquant d'autres métiers physiquement éprouvants. Dans ces conditions, le portier avait tout à fait sa raison d'être car, l'alcool aidant, les esprits pouvaient s'échauffer rapidement et mettre le feu aux poudres. Il arrivait aussi que des bandes de casseurs viennent écumer les lieux et il convenait de se faire respecter.

Néanmoins la différence avec la capitale restait évidente. Bien sûr, il arrivait encore, très sporadiquement, que je doive intervenir parce qu'un client éméché devenait un peu trop turbulent. Il me suffisait donc de l'empoigner et de l'inviter à fréquenter d'autres lieux. Dans ce cas, cela n'avait rien à voir avec de la lévitation, mais je peux vous garantir que ses pieds ne touchaient effectivement plus terre avant d'être dehors.

Bon ! Ça, c'est pour l'exemple classique à mettre simplement en rapport avec la force musculaire. Mais ce genre de choses était de plus en plus rare malgré le succès de foule de l'établissement et les individus parfois peu recommandables qui en constituaient la clientèle.

Ne nous le cachons pas, au début - comme un débutant - je ne travaillais qu'en force et avec une psychologie primaire, quoi que efficace. Si j'accueillais un client "douteux", je lui adressais un sourire à double sens et lui broyais la main. Cela avait au moins pour effet d'annoncer la couleur et très généralement la personne se le tenait pour dit : il valait mieux ne pas s'y frotter !

Mais avec l'expérience qui venait progressivement, j'ai trouvé autre chose, de beaucoup plus subtile. Lors de l'échange d'une poignée de main "classique", je plongeais mon regard dans les yeux de mon vis-à-vis. Sans rien dire, je recevais une foule d'enseignements tacites et je pouvais communiquer aussi, instantanément et de façon absolument muette. Je ne sais pas si l'on peut vraiment comparer cela à une "imposition des mains" mais il était rarissime que cela ne fonctionne pas.

L'individu éventuellement animé de mauvaises intentions se trouvait débarrassé de ses penchants mauvais et la soirée se passait sans problème. Il arriva même que l'on vienne me trouver pour me demander "ce que je lui avais fait", que l'on me confirme qu'il était bien venu avec la ferme intention de casser la baraque, que tout dialogue visant à la tempérance s'était avéré vain ne faisant au contraire que l'exciter davantage et que, finalement, il s'était comporté de manière tout à fait sociable.

C'était à un tel point que je pouvais tout à fait me permettre de jouer les grands seigneurs et de travailler en costume trois-pièces blanc, chose fort peu courante chez les sorteurs. Il m'a fallu pour cela que des milliers de clients passent devant moi et que je comprenne enfin...

Que donc s'était il passé ? En fait, j'aurais été bien incapable de le dire, mais ça marchait. Inutile de le dire, avec de telles capacités et même si elles étaient involontaires, inconscientes, une autre application vit le jour que j'ai tout naturellement tôt fait de mettre en oeuvre comme on pourrait s'en douter.

Là encore, on entretiendra facilement la duplicité du phénomène en évoquant la prestance et le costume, l'attrait de la fonction ou de la différence, un charisme particulier mais pas phénoménal dans le sens de notre objet. Toujours est-il qu'en exagérant à peine les faits, on peut presque dire qu'il me suffisait d'échanger un regard un peu appuyé avec l'une des ravissantes créatures qui hantent traditionnellement ces lieux pour que... enfin quoi, il ne vous faut pas un dessin, n'est-ce pas ? Ne nous étendons pas sur le sujet, c'est déjà fait...

C'est d'ailleurs aussi comme ça que les choses se passèrent lorsque je rencontrai celle qui allait devenir ma femme.

A aucun moment je n'ai eu besoin de la draguer. Il y avait d'ailleurs longtemps que j'avais perdu l'habitude de ce genre d'exercice pour ne plus en avoir besoin. C'était devenu parfaitement inutile. Mais avec elle, peut-être parce que les liens étaient trop forts, je constatai vite que mon emprise se dissipait, que mon pouvoir s'envolait, et avec elle seulement. Quelques abominables crises de jalousie plus tard, je décidai de ne plus jamais utiliser ce pouvoir qui était devenu mien et je tins parole.
En fait, je crois qu'il me faut fournir un effort quasi permanent pour que le pouvoir ne sorte pas ses effets, mais il suffirait d'une distraction et...
Et pourtant, je n'ai pas la prétention d'être un éphèbe, ni un Apollon et l'outrage inexorable des années n'arrange rien. Soit ! Venons-en à un autre point.

Habitant désormais avec ma future moitié, elle finit par m'expliquer que sa maison n'était pas "saine". Elle savait par des voisins qu'une précédente propriétaire avait eu une réputation de sorcière et que l'habitation était peuplée d'entités mauvaises, qu'elle percevait parfois à son grand dam. A vrai dire, je ne pouvais qu'être d'accord avec ce qu'elle avançait car je le ressentais également. La perception de ce genre de choses m'était devenue familière mais je ne pouvais pas encore intervenir sur du non humain, si l'on peut toutefois s'exprimer ainsi. Du moins était-ce ce que je croyais. C'est la raison pour laquelle j'invitai mon père à venir faire le travail lui-même puisque cela semblait sa spécialité. Il ne lui fallut que quelques minutes pour obtenir gain de cause. Manifestement toute présence hostile ou malveillante avait disparu ! Pour peu, cela aurait pu se sentir même par une personne "normale", comme on perçoit une odeur particulière après la pluie, comme on perçoit l'apaisement après un violent orage, comme un anti-douleur vient à bout de la migraine. Mais le plus étonnant n'est pas là ! Mon père me dit textuellement : "Ne me demande pas comment j'ai fait, tu le sais aussi bien que moi. Tu as aussi ce pouvoir. " et il ajouta en wallon "utilisez vos ostûs" (utilise tes outils). Je ne le sais que parce que ma femme me le confirma après coup, mais mon père n'avait en fait, à ce moment là très précis, pas prononcé un seule parole, nous avions seulement échangé un regard.

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