En se rendant à Seclin, dans sa voiture, MVB
passe mentalement en revue tout ce qu'il sait du dossier et certains points lui
reviennent en mémoire : la famille chez qui il se rend semble poursuivie par le
chiffre 6.
Leur maison se trouve à une élévation de 36 mètres par rapport au niveau de
la mer. Soit on le prend comme «trois - six», ce qui donne le nombre fatidique
du fameux 666, le nombre de « La Bête », soit comme 6 X 6, ce qui peut aussi
s'écrire 2 X(3 X 6), ce qui double donc l'occurrence et pourrait se rapporter à
la dualité mère-fille sur un plan strictement ésotérique s'entend.
Les
dates de naissance et autres conjonctions de chiffres aboutissent à des
résultats semblables.
Sur le plan numérologique strict, on n'obtient pas
de résultat significatif et puis, tout cela peut aussi n'être que simples
coïncidences…[3]
Plus les kilomètres passent (il y en aura une bonne
centaine entre Soignies et Seclin ) plus il tente de se relaxer et de faire
le vide. Il ne veut pas arriver avec une idée préconçue, mais il sait, il
sent très bien que quel que soit le problème rencontré par cette famille, la
confrontation avec la jeune fille sera un élément-clé. Il faudra être
extrêmement fin, vif et très psychologue. En fait, il devra tout simplement
se surpasser.
Alors
qu'il arrive à proximité de l'adresse indiquée, le GPS n'indique rien de
particulier, il n'y a aucune défaillance technique ni à l'appareil de
localisation ni au véhicule, le téléphone portable fonctionne parfaitement, la
boussole a un comportement normal. Mais le nom de la rue fait sourire[4], le
numéro aussi, les coïncidences sont frappantes. Il sort ses valises et sonne à
la porte.
C'est Monsieur qui vient ouvrir, en torse nu. Il s'excuse
poliment, le fait entrer et lui demande de patienter quelques instants pour
qu'il puisse terminer sa toilette matinale. L'entrée en matière ne ressemble
donc en rien à celle d'un film d'horreur. Madame arrive à son tour alors qu'il
déballe lentement ses affaires et la conversation s'engage aussitôt. La
maîtresse de maison prend la parole, toujours à un rythme très soutenu, mais
comme elle reprend tout depuis le début et lui expose tout ce qu'il sait déjà
dans les moindres détails, il l'interrompt poliment et s'enquiert d'Océane.
Là se situe bien le problème. La jeune fille est présente, elle ne s'est
nullement débinée, elle termine de s'habiller. Mais on ne peut être certain
qu'elle consentira à voir l'enquêteur du CERPI.
Le leader du groupement belge comprend instantanément qu'Océane aime ménager ses
effets. Elle se fera attendre afin de mettre les nerfs de son adversaire à rude
épreuve car elle sait – et elle « sait que l'on sait » que l'entrevue risque
d'être rude. Elle use et abuse donc de tous les atouts qu'elle a dans son jeu :
elle est sur son terrain, chez elle, et dispose donc du droit de se faire
attendre. Elle peut écouter aux portes et apprendre énormément de choses sur son
vis-à-vis pour autant qu'elle soit aussi fine qu'on le dit. Elle peut même
l'épier par un trou de serrure et se faire une première opinion, jauger celui
qui se présente, celui qui ose affronter la « sorcière ».
Mais l'investigateur ne se laisse pas prendre au jeu et
annonce avec détachement :
« Il n'y a pas de problème, qu'elle prenne son temps !
» et il ajoute que
« de toute façon, il devra se rendre dans toutes les
pièces de la maison afin d'en prendre les paramètres. Elle ne pourra pas se
cacher toute la journée, ce qui ne serait d'ailleurs pas digne d'une puissante
sorcière ».
Si Océane n'écoutait pas aux portes c'était bien imité et, peut-être piquée au
vif, elle fait son apparition dans la salle de séjour.
A sa vue, sa mère
porte la main à sa bouche puis se cache le visage : l'apparition est
incroyablement osée et provocatrice. On est en présence de deux polarités
fondamentalement opposées, c'est un peu la rencontre entre deux monstres
antagonistes :
D'un côté, le Père Spirituel du CERPI, la force de la nature, tranquille, avec à
son actif un prestigieux tableau de chasse d'entités en tous genres, l'éminence
grise anti-fantômes par excellence. De l'autre, en apparence c'est une petite
fille fragile mais qui paraît décorée comme un sapin de Noël irréel, blindée
d'un sex-appeal poussé à l'extrême avec toute la dangerosité que peut
représenter une féminité exacerbée. Océane n'a pas hésité à porter, pour ce qui
est du noir, le cuir luisant le plus vif qui la moule comme une pin-up de
magasine, sauf que celles-ci ont l'air de vulgaires débutantes à côté d'elle.
Elle est venue telle qu'elle est : avec toutes ses armes, même et surtout les
plus cachées. Pour le reste de sa tenue vestimentaire, c'est une conjonction de
rose et de noir, poussée à l'extrême, qui présente le curieux pouvoir de mettre
mal à l'aise.
La jeune fille est d'une rare beauté, la beauté du diable,
mais son look extravagant fascine. Cette brune aux cheveux de jais n'arbore que
le noir et le rose, partout, sans exception : le maquillage outrancier est
essentiellement rose avec quelques traits noirs qui soulignent ses yeux, noirs,
étincelants, profonds, le regard est à la fois intelligent et glacial. Le vernis
à ongles est assorti, un doigt sur deux est noir, l'autre rose. Le regard exercé
de l'investigateur remarque instantanément qu'il en va de même pour les orteils
qui dépassent des souliers. Roses.
Il y a là un fantastique souci du détail dans l'entrée en
scène. Rien n'y manque, ni les lents gémissements du parquet sous les hauts
talons dans le silence soudain, ni le déhanchement étudié, ni les effets de
lumière, car le cuir et les paillettes brillent de mille feux, lancent de
petites étoiles… Pour peu, on croirait l'apparition porteuse de la
traditionnelle baguette magique, prête à fonctionner.
La fille se campe face à l'homme qu'elle toise bien qu'il la dépasse d'une tête.
La créature prend la parole. D'une voix ferme et assurée qui contraste avec sa
frêle stature, totalement dépourvue de crainte, défiante même, elle néglige les
salutations et lance :
« Me voici ! C'est donc vous le chasseur de
sorcières, l'adversaire d'une possédée ? »
Elle pouffe, moqueuse, et contient visiblement un ricanement.
« Vous cachez très mal la peur qui vous dévore ! »
ajoute t'elle.
Et elle tend la main avec un petit sourire narquois.
Celle-ci disparaît, insignifiante, dans la patte du gorille, mais le rapport de
force n'est pas là. Elle n'attaquera bien évidemment pas sur ce terrain où elle
n'aurait aucune chance. Elle usera plutôt de subtilité et, en l'occurrence, elle
considère déjà la poignée de main consentie par son vis-à-vis, comme une
victoire. Elle vient de le prendre au dépourvu, il a cédé au réflexe,
machinalement, erreur coupable… Elle le regarde d'un air hautain :
il est déjà sa victime, déjà en son pouvoir !
« Vous êtes pathétique, Monsieur
Vanbockestal (elle écorche le nom en le prononçant à la française).
Votre
nom est mentionné mille fois dans le site du CERPI, avec votre photo et vos
caractéristiques principales. Je me doutais bien que vous viendrez
personnellement. Votre incognito est éventé et vous savez ce que cela signifie…»
Les secondes qui suivent font des étincelles, des gerbes de
flammes, un feu d'artifice ! Les regards se sont croisés, les acteurs se sont
jaugés, une méfiance réciproque ou disons "une prudente réserve" se sont
installées de part et d'autre, le premier round peut commencer et, apparemment,
les choses sont déjà bien mal enclenchées pour le «minable challenger» qui ose
défier la sorcière championne toutes catégories...
[3] Le total était indubitablement un multiple de 6 …
[4] Pour des raisons évidentes de confidentialité, nous ne pouvons pas le
mentionner. Mais le jeu de mots est flagrant.