Les vagues
scélérates
Voilà
sans doute des siècles, sinon plus, que l'on entend - de la part des marins de
haute mer qui écument les ports - des histoires fantastiques auxquelles on
n'accorde guère de crédit. Ce sont des histoires de sirènes, de serpents de mer,
quand il ne s'agit pas d'extraterrestres et on hausse les épaules car on ne sait
trop bien que lorsqu'ils ont trop bu, ces rudes gaillards prétendent toujours
avoir pêché des poissons plus grands que le voisin et que, surtout, leur taille
augmente tandis que le niveau de leur verre diminue... Bref : in vino calamitas
ou calamaritas, mais en tous cas : canularitas !
Or donc, on se s'étonnera guère qu'ils n'aient pas rencontré beaucoup plus de
succès lorsqu'ils ont parlé de ces vagues scélérates, des vagues fabuleuses se
présentant comme de véritables "murs d'eau" (c'est-à-dire aussi sur le plan de
la verticalité) dont la hauteur atteignait les quinze mètres, voire plus encore
! Même si chacun connaît bien sûr les tsunamis, on sait bien que cela n'a rien à
voir : les conditions sont différentes, il n'y a pas eu de séisme ou d'élément
déclencheur particulier. Cela interviendrait lors de fortes tempêtes - au cours
desquelles on veut bien admettre que certaines vagues soient énormes mais il ne
faut pas exagérer ! D'autant plus que, selon les mêmes marins, cela arriverait
aussi sans cause du tout, comme ça : paf ! Ces histoires ne pouvaient pas être
vraies. Elles étaient trop fortes de café (avec ou sans rhum...) et puis, lors
du XXè siècle, avec les moyens de la science et les photos satellite, on aurait
dû s'en apercevoir. Comme ce n'était justement pas le cas, il n'y avait aucune
raison de croire ces sornettes imbibées d'alcool. C'est qu'il a bon dos,
l'alcool ! S'il faut un prétexte aux alcooliques pour s'adonner à leur vice, ce
même alcool sert aussi de prétexte aux sceptiques de tout poil qui dénigrent par
la même occasion les abductés (les personnes qui prétendent avoir été enlevées
par des extraterrestres et avoir éventuellement subi des expériences médicales
particulières), les gens qui racontent avoir eu affaire à des Men in black, des
hélicoptères noirs tueurs, ou qui alimentent les théories du complot. Et tant
pis pour les rares capitaines ou sous-officiers de la navale qui ont été les
rescapés de soi-disant vagues scélérates. L'alcool n'a donc pas d'effet
antiseptique. Naturellement, certains de ces sceptiques ont dû un peu se gratter
le cuir chevelu (à condition qu'ils ne soient pas chauves, évidemment) quand ils
ont vu ce porte-avions présentant l'une au moins de ses extrémités complètement
pliée, sur plusieurs mètres, avec un angle assez monstrueux, résultat d'une
rencontre avec une vague scélérate d'après le commandant. Peut-être ces
sceptiques ont-ils aussi prétendu que les marins du porte-avions plié avaient
subtilisé le pont par du métal à mémoire de forme ? Peut-être ce dernier
avait-il déjà été préalablement "fatigué" afin de préparer la supercherie ? Mais
cessons ces railleries vaguement amusantes... Un premier point consistait en
effet à s'entendre sur la définition de ces prétendues vagues scélérates. La
première de ses caractéristiques est sa hauteur anormalement élevée.
Techniquement, on parle d’une « vague scélérate » lorsqu’elle excède 2,2 fois la
hauteur des 33 % de vagues les plus hautes observées. Si, parmi un train de
vagues, les plus hautes atteignent 12 mètres, seule une vague dépassant 24
mètres pourra être qualifiée de freak wave (l'expression anglaise). La vague est
donc dite « scélérate » par comparaison aux autres. Cela signifie aussi qu’il
existe quantité de « petites » vagues scélérates. Un voilier en fit l’expérience
dans le Golfe de Gascogne ; alors que le temps était relativement mauvais, il y
eut soudain un moment de silence : une vague de 4,50 mètres masquait le vent !
Surpris par la déferlante, le voilier fit un tour complet sur lui-même mais s’en
sortit sans dommages. La deuxième caractéristique d’une vague scélérate est sa
forme : il ne s’agit pas d’une courbe ondulante, mais d’un mur vertical, précédé
d’un creux vertigineux. « Je l’ai comparé aux falaises de Douvres (pareilles à
celles d’Étretat). On aurait dit qu’une énorme muraille nous faisait face. »
raconte encore le commandant du Queen Elizabeth 2. C’est ce fameux mur d’eau qui
menace la structure des bateaux : si une vague de 12 mètres exerce sur la coque
une pression de 6 tonnes par m², l’impact frontal d’une vague scélérate, lui,
exerce une pression de 100 tonnes par m² ! Quant au fameux « trou » ou creux,
qui s’ouvre devant la proue des bateaux, il est dû à la puissance de la vague
qui aspire l’eau devant elle, un ressac qui met les navires en fâcheuse posture,
puisqu’ils piquent du nez au moment où la vague frappe…
On
se doute bien que les vagues scélérates n'ont pas attendu le XXè siècle pour
faire parler d'elles. Pourtant, il a fallu "un certain temps" avant que l'on
commence à s'intéresser sérieusement au "problème". Car, bien évidemment, ce
n'est pas un problème si les marins ivres ne font que raconter, cela en devient
un lorsque les bâtiments subissent des préjudices et que, accessoirement, il y a
des blessés - qui doivent être hospitalisés (et sur lesquels une chape de
silence est coulée), voire des morts - que l'on mettra d'autant plus facilement
"en bière"...Ça coule de source. C'est ce qui est arrivé avec la disparition du
München. Ce cargo ultramoderne, armé pour résister aux plus grosses tempêtes,
s’est abîmé en mer le 12 décembre 1978, après avoir lancé un message de
détresse. La plus grande opération de recherche de l’histoire de la navigation
fut organisée. On n’en retrouva que quelques débris flottant dans l’Atlantique ;
parmi eux, un canot de sauvetage révéla aux experts que ses attaches en métal
avaient été arrachées par une force d’une extrême violence, probablement une
vague. Or le canot de sauvetage était fixé à 20 mètres au-dessus de la ligne de
flottaison… La commission d’enquête conclut que le naufrage du München était dû
à une tempête ayant provoqué « un événement inhabituel ». (Sans doute la vague
ayant frappé le cargo de luxe Michelangelo douze ans plus tôt, percé un trou
dans sa superstructure, fait éclater ses hublots à 24 mètres au-dessus du niveau
de la mer, tué deux passagers et un membre d’équipage, était-elle aussi un «
événement inhabituel »… Personne n’avait voulu conclure alors à l’action d’une
freak wave).
Pourtant, il y avait eu des
précédents. Des rapports militaires datant de la Seconde Guerre Mondiale
semblaient eux aussi prouver l’existence de ces vagues exceptionnelles. I. R.
Johnston, commandeur du croiseur Birmingham, rapporte ainsi cet événement : «
Nous naviguions à quelque 100 milles au sud-sud-ouest de Durban, en route vers
Le Cap, filant à bonne vitesse mais assez confortablement dans une mer et une
houle modérées, lorsque soudain le navire piqua dans le « trou » et s’enfonça
tel un plomb dans la lame suivante : l’eau verte submergea nos tourelles A et B,
et vint briser sur le château. Je fus brutalement renversé et me retrouvai
pataugeant dans 60 centimètres d’eau, à plus de 18 mètres au-dessus du niveau de
la mer. Le navire subit un tel choc qu’une bonne partie des hommes de quart,
pensant que nous étions torpillés, prirent leur poste d’urgence. » On imagine
sans peine la violence explosive du choc pour que des marins chevronnés aient
cru à un torpillage. Le Birmingham a sans doute essuyé une vague de plus de 25
mètres… Dix ans plus tôt, le 7 février 1933, alors que l’USS Ramapo se trouvait
pris depuis une semaine dans un typhon au large des Philippines, l’officier de
quart, stupéfait, mesura une vague plus haute que les autres : 34 mètres de
haut, la plus grosse jamais enregistrée à ce jour. Comme quoi, ce n'est pas le
fait d'être gradé qui confère automatiquement plus de crédibilité... Après cela,
on s'étonnera que les rapports entre enquêteurs de l'étrange et sceptiques de
dégradent ! A force de vouloir tout couler, les vagues deviennent scélérates et
les relations houleuses ! Mais il faut encore tenir compte d'un autre paramètre
au sujet des freak waves : la rareté. Suivant les équations utilisées par les
océanographes, les chances qu’une vague de 30 mètres de haut apparaisse,
seraient de 0,00001 %, soit une fois tous les 10 000 ans… Pourtant le nombre de
vaisseaux concernés laisse penser qu’elles sont bien plus fréquentes. Comme
l’explique Michel Olagnon, chercheur à l’Ifremer, une fois ce chiffre ramené à
l’échelle de la flotte mondiale, (environ 100 000 navires), cette statistique
révèle qu’au moins un navire par mois est touché par une vague scélérate. En 20
ans on les soupçonne d’avoir coulé au moins 200 porte-conteneurs et supertankers
(sans compter les yachts plus petits). Les vagues scélérates représenteraient
donc environ 3 % des causes d’accident, contre 30 % pour les erreurs humaines et
30 % dues à des explosions ou des feux à bord. Pour ce qui concerne leur zone de
prédilection, elle a d’abord été circonscrite à la côte est de l’Afrique du Sud,
au golfe d’Alaska, au large des côtes de Floride et de Norvège, puis élargie à
des zones du Pacifique, ainsi qu’à l’Atlantique Sud. En fait, il semble bien
qu’elles puissent se former n’importe où. Les satellites de la NASA nous en
apprendront sans doute plus dans le futur. Plusieurs théories existent quant à
la formation de ces vagues, mais elles souffrent... d'imprécision. Malgré
l’intérêt (tardif) des scientifiques, nul n’est encore en mesure d’expliquer
vraiment leur formation ou de prévoir leur apparition. Comme l’exprime Uggo
Ferreira de Pinho, chercheur à l’Université de Rio de Janeiro, « il y a un vide
dans le champ d’observation actuel qui rend complètement nulles les théories les
mieux développées. » Une chose est sûre : les vagues scélérates ne sont plus une
légende, mais bien une réalité. Peut-être le dernier monstre marin ayant survécu
aux découvertes de la science… Il fallut attendre 1995 pour que l’existence des
vagues scélérates soit enfin reconnue par la communauté scientifique. Plus
précisément le 1er janvier 1995, lorsqu’une vague de 26 mètres de haut,
surnommée « Vague du Nouvel An » s’abattit sur une plate-forme pétrolière au
large de la Norvège. Un mois plus tard, le prestigieux Queen Elizabeth 2 fut à
son tour frappé par une telle vague dans l’Atlantique nord : elle mesurait 29
mètres ! À l’époque, le capitaine, un vieux loup de mer, Ronald Warwick, confia
: « Ce gigantesque mur d’eau a surgi de l’obscurité… De toute ma vie, je n’ai
jamais vu une vague aussi grosse. » L’officier ne fut pas le seul à s’émouvoir :
jusque-là, les architectes navals du monde entier dessinaient leurs plans en
fonction d’une hauteur de vague maximale de 15 mètres. Mais alors… Si les vagues
scélérates ne sont pas des phénomènes improbables, cela signifie-t-il que la
conception de milliers de navires et de structures offshore est à revoir de A à
Z ? Dès lors, la recherche fut lancée. Les vagues scélérates cessaient enfin
d’être un simple mythe… Il y a plusieurs conséquences à cet état de choses. La
première est qu'il ne faut pas rejeter systématiquement tous les témoignages,
même ceux de gradés - qui sont, en principe, aussi faillibles que les autres. La
deuxième c'est que, en toute logique, puisque l'existence des vagues scélérates
n'a été officiellement reconnue par la communauté scientifique qu'en 1995, il
est faux de prétendre que le CERPI a été emporté "comme par une vague scélérate"
dans l'affaire concernant
Arc-Wattripont, survenue en 1993. C'était, aux yeux des scientifiques du
moins et pour l'époque concernée, totalement impossible. En tous cas cela ne
pouvait pas être prouvé et jusqu'à preuve du contraire, c'était du n'importe
quoi. Parfois donc, ce ne sont pas les spécialistes du paranormal qui racontent
n'importe quoi, mais bien certains scientifiques et sceptiques !
Documents photos de cette page
: Olagnon/Ifremer Le présent article s'est largement inspiré du site:
123ocean.com
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