Sur le chemin du retour, tout en essuyant avec mon mouchoir le sang
qui coulait sur mon nez et sur mon front, je restais perplexe quant à cette affaire d'Arc-Wattripont. L'entretien que je venais d'avoir avec Jean-Marie Tesmoing dénotait
d'un cas vraiment très particulier, spectaculaire et retentissant à souhait et qui avait manifestement ébranlé les médias belges et même étrangers.
De quoi contraster avec le calme de la région, sauf lorsque se déroulait le fameux sabbat des sorcières d'Ellezelles et, justement, ne pouvait-on
pas considérer que le caractère très spécial,voué à l'étrange, de la région des collines influencerait les gens au point de leur faire voir des
diableries un peu partout alors qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat ? Sauf que, d'après JMT comme on allait le surnommer
désormais, expliquait qu'une quinzaine de gendarmes et de policiers avaient été les témoins oculaires privilégiés qui avaient pu assister en
direct aux phénomènes et en attester mordicus même face à leur hiérarchie incrédule et menaçante. C'était là une chance
inespérée, un cas rare, qui présentait de nombreuses facettes aussi énigmatiques qu'inquiétantes. D'après les caractéristiques
détaillées, fournies par mon interlocuteur, il devait s'agir d'un cas de poltergeist, c'est-à-dire somme toute un cas d'esprit frappeur.
Mais il y avait tellement de bizarreries dans cette affaire que son étude s'annonçait très complexe et un point me chagrinait : le black-out
décrété par les autorités, la volonté d'occultation du Parquet du Procureur du Roi, l'opposition catégorique du chef de file du mouvement
zététique avec une explication à la fois simpliste et réservée, l'enregistrement inaccessible de la vidéo des gendarmes, tout cela
semblait cacher,derrière le cas de "hantise" (pour utiliser un vocabulaire de base), quelque chose d'autre, probablement très secret,
mais lequel ?
Le volet "exorcisme"posait aussi un gros problème car il faudrait impérativement se débarrasser du domaine du surnaturel si l'on voulait
pouvoir l'aborder sur l'angle du paranormal, étudiable scientifiquement. Mais si on y mélangeait des démons ou le diable lui-même, l'intervention
d'esprits (puisqu'il avait été question de spiritisme)...Alors plus rien n'était possible.
Quelle décision prendre aussi face à
la pression de mes confrères d'autres associations : refuser de s'occuper de l'affaire aurait été vu comme une faiblesse coupable,
incompatible avec la réputation du CERPI, l'accepter c'était aussi se lancer dans une aventure potentiellement dangereuse si elle était en
rapport avec une sphère sensible tatillonne, comme l'armée par exemple. C'était aussi le risque (omniprésent) de l'échec, tout simplement. Mais
dans ce cas on aurait toujours pu se retrancher derrière le prétexte de la distance chronologique et le fait que d'autres spécialistes avant
nous avaient échoué. Bien que cela n'aurait été que la vérité, cela ne m'aurait pas plu car le CERPI a connu extrêmement peu
d'échecs dans sa déjà longue existence : nous devions réussir, point barre !
Parler de l'affaire dans mon livre, dont la date de publication approchait constituait aussi un risque car l'idéal aurait été de relater ce que
nous aurions réellement investigué, or le temps allait probablement nous manquer pour arriver à nos fins. J'aurais donc du relater un
"squelette" de l'affaire sans pouvoir nous prononcer quant à son authenticité. Je ne pouvais pas non plus me permettre de laisser tomber
ou de postposer d'autres affaires en cours, ce qui s'avérait encore plus chronophage.
Mais, en admettant que nous nous mettions à enquêter sur l'affaire, une kyrielle d'autres problèmes se
présentaient, même en faisant abstraction de mes problèmes de santé. En effet, il allait falloir nous faire mandater par les propriétaires et
pour cela les rencontrer. Sur le papier, c'est très facile : il suffit de demander et les gens acceptent tout naturellement parce qu'ils
vivent dans la peur et le désarroi, ils sont désemparés et donc si on leur propose de l'aide ils ne vont pas la refuser ! Mais dans le cas
présent, la situation était très différente car les phénomènes avaient cessé. En effet, plus un poltergeist est violent et plus sa durée de vie est réduite.
(Cf. Commandant Tizané). De plus près de 20 ans
étaient passés ce qui battait à plate couture les carabiniers d'Offenbach. Et pour couronner le tout, ces gens avaient été gavés de
reportages médiatiques, submergés d'interventions policières en plus des phénomènes eux-mêmes, harcelés de visites de spécialistes en tous
genres, sans compter les habituels curieux. Le moins que l'on pouvait donc dire c'est que c'était loin d'être gagné ! Bien sûr,
mon livre pouvait servir de prétexte ou en tous cas c'était un argument, mais je doutais que cela suffise. Ces gens m'auraient sans doute
répondu quelque chose du genre : "Vous n'avez qu'à consulter les journaux de l'époque, par exemple, ou les journalistes, peu importe.
Au contraire, il fallait trouver un système qui aurait été pleinement opérationnel et ce dès la première tentative, faute de quoi, en cas de
refus, tout espoir s'envolerait. Définitivement.
Et c'est là que
l'affaire des fleurs maudites me revint en tête ! Je me
souvins de cette dame qui s'était pratiquement imposée chez moi, me suppliant d'agir contre un phénomène qui résistait à toute investigation
et coupait systématiquement toutes ses fleurs, dont elle raffolait. Elle tenait un restaurant dans la région. Au lieu de l'envoyer sur
les roses (qu'elle aurait aimées) je l'ai reçue alors qu'une furieuse envie de la mettre à la porte s'était emparée de moi. Je ne sais
pas pourquoi j'ai fait cette exception. Une certaine affinité due à l'accent bruxellois ? Je ne pense vraiment pas. Il est
beaucoup plus vraisemblable que j'aie surpris dans la conversation le fait qu'elle habitait la région et connaissait les propriétaires de la
fameuse maison hantée. Qu'elle rencontrait souvent le vieux monsieur qui promenait son chien...
L'affaire d'Arc-Wattripont, tout le monde connaissait, pour ma part j'en avais entendu parler à la radio
chez mon boulanger. Mais cela se limitait à cela. A l'époque, il n'y avait pas encore de CERPI : le groupe s'appelait encore "le GESO" pour "Groupe d'Études des sciences
Occultes" et dans ces années-là, il était dans le creux de la vague car la plupart de ses membres et enquêteurs avaient déserté, non suite à des désaccords, mais
afin d'assurer leurs avenirs : les uns pour fonder foyer, les autres pour poursuivre (sérieusement) leurs études universitaires, ou pour
s'installer à l'étranger. Il y eut aussi un décès et un accident très grave. Bref : le GESO n'aurait donc de toute façon pas pu
intervenir et, comme pour tout le monde, l'accès lui aurait été interdit. Qui eut cru que cette histoire de maison hantée allait
refaire surface si longtemps après ?
Hé bien donc ma décision était prise :
je ne ferais qu'introduire sommairement, superficiellement le sujet dans le livre que j'écrivais et j'allais tenter de reprendre l'affaire, le
cold case, en espérant que la dame aux fleurs maudites me le permette effectivement. Car entre la théorie et la pratique il y a souvent
une grande différence !
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