Ce n'est pas tous les jours que l'on
entre dans la maison réputée pour être la plus hantée du royaume. Celle d'Arc-Wattripont était celle-là, du moins à en juger par les propos de
Jean-Marie Tesmoing, l'un des rares enquêteurs à avoir pu investiguer sur les lieux en 1993, lequel avait demandé à Jacques Théodor, un ancien
chercheur du CNRS, de l'accompagner. Cela correspondait apparemment bien aussi avec le rapport qu'en avait fait le physicien Giovanni Cosentino,
qui avait pu rencontrer des policiers intervenants. C'est bien ce qui s'était dit dans les journaux, à la télévision, à la radio, même dans
les pays anglo-saxons.
Tout cela ne reposait-il donc malgré tout que sur une vaste supercherie,
des trucages grossiers, des affabulations ? Nous n'allions sans doute pas tarder à en savoir un peu plus.
ENTRÉE SUR LES LIEUX
Comme nous nous y attendions, nous fûmes reçus par un couple de personnes âgées, octogénaires, qui nous fit entrer. Nous sommes arrivés
dans la salle de séjour où trônait la grande et lourde table de bois massif, recouverte d'une nappe, la table qui s'était jadis mise en
lévitation. C'est autour de cette table que l'on nous fit asseoir.
La pièce était plutôt grande. Il y avait dans le fond, un canapé, un
petit meuble pour la télévision, l'âtre, une décoration somme toute relativement sobre où, un peu bizarrement, les bibelots religieux
n'étaient pas très abondants (soit parce qu'ils avaient pratiquement tous été cassés comme on le rapportait partout, soit qu'il y ait eu - de
la part des propriétaires - un certain éloignement vis-à-vis de leur confession, un peu comme nous pensions pouvoir le comparer avec
l'affaire d'Anderlues où la statuette de la Vierge avait quitté son
alcôve, ou encore pour les deux raisons à la fois. En tous cas, cela paraissait inattendu de la part de personnes réputées pour leur
dévotion).
Une porte donnait sur un réduit qui communiquait avec la cuisine, une autre donnait sur une pièce adjacente
et puis vers la cour intérieure d'où l'on distinguait les dépendances.
Madame et Monsieur étaient des gens très ordinaires mais, bien que classique dans la région, leur parler l'était moins. L'élocution des
personnes âgées n'est pas toujours très facile, la communication non plus car, on s'en doute, l'acuité auditive n'est plus ce qu'elle était à
vingt ans, sans compter les inévitables problèmes de santé. Mais dans le cas présent, il fallait également compter avec le patois local, un peu
de picard moucheté de mots empruntés au wallon et au flamand, comme le veut la région, et aussi les expressions personnelles qui s'éloignent
plus ou moins du français de Voltaire. Dans le cas présent toutefois, cela représentait un obstacle de taille car le parlé de ces gens était
vraiment "folklorique" et les comprendre relevait presque du décryptage. Notre Président, en tant que bruxellois d'origine avait beau connaître
le néerlandais, cela ne lui était guère utile car il s'agissait ici de dialectique doublée d'une prononciation très déformée. C'était
pareil en ce qui concernait le wallon de la région pour lequel on remarque, paraît-il, des différences notables à seulement 4 km de
distance. L'enregistreur avait été déposé sur la table et enclenché, mais nous gagions qu'il nous faudrait réécouter les passages
des dizaines de fois avant de - peut-être - en comprendre le sens. D'un autre côté nous ne pouvions pas nous permettre, faute de temps, de
leur demander de s'exprimer de manière plus intelligible.
ÉTRANGE DUALITÉ
Nous avons procédé aux présentations en expliquant le
motif de notre visite, dicté par la rédaction d'un livre mais aussi par les activités de notre groupement, spécialisé dans les phénomènes inexpliqués et donc
directement concerné par les faits mystérieux supposés s'être déroulés ici. Nous en appelions donc à leur mémoire puisque les faits dataient
d'il y a dix-huit ans déjà.
Mais le vieux monsieur nous surprit en nous signalant que tout n'était pas terminé ! Non ! Selon lui, même en 2011, ils n'avaient pas encore
complètement retrouvé la tranquillité et il se passait encore actuellement des phénomènes bizarres. Cependant, ceux-ci étaient sans
commune mesure avec ce qui s'était passé en 1993 et étaient d'une toute autre nature. Il s'agissait ici de curieux bruits de moteur émanant des
pylônes à haute tension (1), dont les fils passent effectivement à proximité immédiate du toit de leur maison. Des véhicules étranges et équipés
d'appareillage très sophistiqué stationnaient tout près de leur maison, pendant des nuits entières et les empêchaient de dormir, tant et si bien
qu'ils étaient obligés d'appeler la police toutes les nuits (2). Des lumières incompréhensibles baignaient aussi leur chambre. Chaque soir,
leur téléphone était coupé (3), aussi bien le fixe que le mobile. Mais la
police ne faisait rien ou bien quand ils arrivaient les autres étaient déjà partis. À les entendre, il y avait une sorte de complot entre les
autorités et une organisation quelconque, plutôt louche, dont on ne connaissait ni les activités ni les motivations, mais qui gênaient bel
et bien !
Voilà qui ne manquait ni de sel ni d'intérêt, mais qui nous éloignait aussi de ce qui nous préoccupait davantage, à savoir l'affaire de
psychokinèse ou de possession démoniaque dont il avait été tant question. Nous ne le savions pas encore, mais cette étrange dualité
entre les phénomènes actuels et ceux de 1993 allaient nous jouer de vilains tours.
Comme il se doit en pareil cas, nous avons tenté de bien scinder l'un et l'autre. Mais d'une part nous n'étions pas dans un interrogatoire en
règle, en vue d'une enquête proprement dite mais dans une simple récolte de renseignements que nous espérions aussi exhaustive que possible. Nous
ne pouvions pas non plus prolonger indûment l'entretien qui avait déjà débuté assez tard dans l'après-midi. Par ailleurs, les habitants
semblaient bien incapables de dissocier l'un et l'autre, du moins au cours de leur conversation.
Après mille détours, ce fut madame qui sembla le mieux comprendre ce que l'on attendait d'eux et qui en vint à expliquer le début des événements.
COMMENT CELA A COMMENCÉ ?
"Vous voulez savoir comment cela a commencé, cette histoire ? Hé bien,
d'abord on a entendu comme des explosions et en dessous du lit d’Éric, en haut, on aurait dit qu'il y avait des centaines de rats enragés.
L'arrière du lit était complètement rongé. Mais rongé par quoi ? Des rats ? D'autres rongeurs ? Ici, la maison s'est mise à trembler, mais à
trembler, terrible ! Terrible !" (ici, l'intonation était devenue particulièrement significative).
"Vous voulez dire que la maison entière tremblait ?"
"Non, c'était la fenêtre, toute cette partie-ci. Mais ça tremblait !" (Elle insiste lourdement).
"Mais donc, ça tremblait comment ? Fort ?"
"Ça tremblait, dis toi non mais parce que bon hein !" (???) (citation fidèlement reproduite avec toute son originalité).
C'est là que monsieur intervient :
"Ah oui... le policier a même fait reculer le combi, tellement ça tremblait ! (Il répète sa phrase, comme le font souvent les vieilles personnes).
"Ils ont fait sortir tout le monde" (Nous avons alors compris qu'il y avait un anachronisme dans leur récit. Ils avaient sauté une étape et
prenaient l'histoire en cours puisque les policiers étaient déjà sur place. Par ailleurs, lorsqu'ils évoquaient les policiers on pouvait
comprendre soit les policiers communaux soit les gendarmes puisque police et gendarmerie nationale existaient encore simultanément à
l'époque mais que le terme générique pour désigner les pandores restait "policiers" (même s'ils étaient gendarmes).
"Il y avait ici un transistor (poste de radio) et, tout d'un coup, pfiouuu ! Il s'est envolé, comme ça ! Il est parti tout d'un coup. Et le
double vitrage a explosé !"
Le président : "Et la table, ici, elle s'est soulevée ?"
Monsieur (et Madame): "Ah oui ! Elle montait toute seule ! Et on aurait pu s'asseoir à dix dessus, elle ne serait pas redescendue !"
Le président : "Et on m'a aussi raconté que des fiches de téléphone sortaient toutes seules de leurs prises..."
"Non, ça il n'y a pas eu... Qui vous a dit ça ?"
"Mais je crois que c'est le garde champêtre qui nous a parlé de ça. Sauf qu'il disait que..."
Madame : "Qui cela ?" (On lui explique à propos du garde champêtre).
Madame : "Je n'arrive pas à me souvenir de ce garde champêtre dont vous me parlez !" (On essaie d'éclairer sa lanterne mais rien n'y fait et
plusieurs fois elle manifestera son absence de souvenirs de cette personne).
Le président : "Il y a beaucoup de spécialistes qui sont venus pour essayer d'expliquer tout cela, le professeur Dierkens, Vladimir Verovacki..."
Monsieur : "Oh oui, il y en a eu pas mal... Il n'en est pas venu un tout seul, ah ah ah !"
Le président : "Et personne n'a jamais pu trouver la solution de l'énigme ?"
"C'était de la magie noire. De la magie noire qu'on appelle ça ! On travaillait à distance sur le fiancé de Nathalie, mais il était trop
jeune et son pouvoir ne pouvait se déclarer que quand il aurait quarante ans... C'était des questions de "jalouserie !" (sic)
Le président : " Et ils se sont mariés finalement ?"
Monsieur : "Non, non ! Au bout d'un certain temps il est reparti mais on
ne sait pas où il est. Un moment il a habité à Braine-le-Comte, maintenant certains disent qu'il est à Charleroi, à Mons, d'autres disent qu'il est à Paris."
Madame : "Qui ça ?"
Monsieur : "Éric"
Madame : "Éric ? Quel Éric ?
Monsieur : "Mais.. Éric ! Qu'il a venu (sic) pour Nathalie, il y a quatre ou
cinq ans..." (Les représentants du CERPI sursautent mais ne disent rien. Ils ont compris que quelque chose cloche dans ce récit !)
Le président : " On disait qu'il était possédé..."
Monsieur : "Ah oui. Il y avait des photos de la Vierge tout plein sa
chambre et aux murs et aux fenêtres. Et il entrait en convulsions. Mais quand le médecin arrivait il n'y avait plus rien..."
Madame : une fois, il y a eu un incendie tout près d'ici. Je suis allé voir et j'ai retrouvé le gendarme qui était là quand le poste s'est
envolé et que le double vitrage a explosé. Je lui ai rappelé combien il avait eu peur..."
"Madame B (des fleurs maudites) : "Ah oui ! C'est le gendarme qui a été blessé ?"
Le président : "Oui, il paraît qu'il y aurait eu des gendarmes blessés dans cette
affaire ?".
Monsieur : "Ah non. Il n'y a personne qui a été blessé ici."
Le président : "Tiens, pourtant il paraît qu'ils en étaient venus à porter des casques pour se protéger des projectiles qui leur volaient à
la figure..."
Monsieur : "Non... Il y en a seulement eu un qui a reçu des petits cailloux dans le dos, en descendant de l'escalier".
Le président : " Les gendarmes ont pris une cassette des phénomènes, une cassette vidéo ?"
Monsieur : "Oui. Mais on ne pouvait rien voir parce que les images étaient brouillées. Tout était brouillé..."
UNE SUITE DÉCOUSUE
Ce qui précède n'est qu'un résumé de cet entretien qui a été enregistré. Il serait sinon impossible du moins très difficile d'en reprendre
l'articulation telle qu'elle s'est réellement déroulée tant c'était long, décousu, parfois contradictoire ou hors propos, les habitants
confondant volontiers entre les faits actuels, un conflit de voisinage et les faits de 93. Nous étions bien entendu très contents de les avoir
rencontrés mais nous avions vite compris que, contrairement à toutes nos attentes, leur témoignage ne serait pas déterminant parce que trop
embrouillé et imprécis. Par ailleurs, il ne pourrait en aucune façon être publié car il contient des parties concernant leur vie privée,
lesquelles s'entrecroisent avec d'autres affaires dans une grande confusion. Ou alors, il faudrait procéder par petits découpages.
Par contre, nous avons été particulièrement heureux de constater qu'ils ne s'opposaient nullement à ce que nous rouvrions le dossier de 93 et
que, par la même occasion, nous enquêtions aussi sur ce qui les tracassait à l'heure actuelle. Nous allions donc avoir l'occasion de
nous revoir et de creuser le sujet. Il y avait du pain sur la planche et il allait falloir procéder avec beaucoup d'ordre et de méthode, avec
énormément de patience. Les propriétaires signèrent sans problème les documents ad hoc et nous autorisèrent à prendre des photos de
l'extérieur de la maison et même de les publier.
Comme il était tard, qu'il nous restait de la route à parcourir et que -
somme toute - la journée avait été assez positive, l'entretien prit fin.
Remarques :
1) Le pylône à haute tension a beaucoup fait parler de lui, certains lui attribuant la cause des phénomènes. Sa masse imposante, sa proximité par
rapport à la maison et la distance très faible qui séparaient les fils électriques du toit de la maison ne pouvaient qu'attirer l'attention de
tout enquêteur. Comme de fait, nous lui avons accordé - nous aussi - beaucoup d'importance et nous nous sommes donc lourdement penchés sur
son incidence éventuelle. Mais la science et la logique pure détruisent rapidement cette piste. Par exemple,notre "physicien de
service", à savoir M. Giovanni Cosentino calcula l'importance du champ électromagnétique provoqué par cette présence mais s'il y avait bel et
bien un champ électromagnétique en l'occurrence, en revanche il était totalement impossible que ce dernier provoque ce genre de phénomènes.
Voilà pour la science. En ce qui concerne la logique, il suffit de savoir qu'il existe, de par le monde entier, des milliers de cas
semblables sans pour cela que cela ne provoque le moindre déplacement d'objet(s).
2) Les renseignements que nous avons obtenus de la police démentent formellement ces appels répétitifs nocturnes !
3) Si la téléphonie, tant fixe que mobile, était systématiquement coupée au moment où les phénomènes (de la dualité exposée plus haut) avaient
lieu, comment donc faisaient-ils pour appeler la police ? A cela, c'est Monsieur Dubart qui expliqua que pour y arriver il était obligé de
prendre son téléphone mobile et de s'éloigner de sa maison pour retrouver du réseau.